Il n’y a pas que la SNCF qui se bloque ces derniers temps: l’histoire aussi a l’air de s’être mise en grève. La France (ou une partie) se cabre contre les réformes de son système public? Impression de redite, que c’est le même scénario qu’en 1995 qui se répète. Cet automne-là, les syndicats étaient descendus dans la rue pour s’opposer au plan de réforme des retraites concocté par Alain Juppé, alors premier ministre. Ils avaient finalement eu sa peau.

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Presque vingt-cinq plus tard, les enjeux n’ont guère changé, ce qui en dit long sur le désir de rupture macronien. Le nouveau président sortira-t-il vainqueur de l’épreuve? Avouons-le, ce n’est pas ce qui nous occupe dans l’immédiat. Le rappel offre surtout l’occasion de relire l’intervention restée célèbre que Pierre Bourdieu prononça en faveur des cheminots en grève. Le conflit ne s’est pas seulement joué sur le terrain social, mais aussi sur celui des idées. C’est d’ailleurs là peut-être qu’il a eu le plus de conséquences.

La position du savant

Disparu prématurément en 2002, l’universitaire ressuscitait avec sa prise de position la figure de l’intellectuel engagé, tout en comprenant son rôle bien différemment de ses prédécesseurs: celui d’un savant qui n’échange pas son expertise contre une posture politique, mais qui en fait au contraire son arme privilégiée. Fort de sa pratique de sociologue, Bourdieu voyait dans le plan Juppé un bon exemple de l’assaut général lancé par les politiques néolibérales contre une conception de l’Etat qui ferait la part (trop) belle au service public. Conception qui pourtant garantit à chacun l’accès au travail, à la santé, à l’éducation et à la culture. Bourdieu dénonçait sa remise en cause toujours plus ouverte au nom des nouveaux impératifs économiques de la mondialisation, que les gouvernements s’acharnent à présenter comme un processus inévitable.

Cercle mortifère

Or il s’agit au contraire, selon Bourdieu, des conséquences de choix faits en amont qui sont bien de nature politique et qui soumettent les Etats au bon vouloir des marchés, par-dessus les exigences de la démocratie. Ce virage des élites en faveur du capital est donc une révolution conservatrice qui ne dit pas son nom. Elle s’accompagne d’un véritable travail de propagande auprès des opinions pour l’imposer comme la seule voie rationnelle. Le politique s’efface ainsi derrière le technocrate, face auquel le peuple se trouve dangereusement démuni. Il incombera au savant militant de briser ce cercle mortifère en contredisant la doxa libérale, de manière à libérer les potentiels d’une autre action politique.

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Que reste-t-il aujourd’hui de cette ambition? Une impression en demi-teinte, accompagnée d’un peu de mélancolie. L’évolution connue depuis la prise de position de Bourdieu lui confère une indéniable puissance prémonitoire. Les principaux enjeux du monde d’aujourd’hui s’y trouvent en germe, à commencer par le divorce entre peuples et élites, sur le dos des médias. Bourdieu a-t-il pour autant gagné la bataille des idées? Si ses thèses sont diffusées désormais dans une large partie de l’opinion, cela ne s’est pas traduit par une influence concrète. Au contraire, force est de constater un écart toujours plus grand entre le savoir intellectuel ou scientifique et les décisions politiques (la question climatique en serait un autre exemple).

Evidences en apparence

On a pu reprocher à Bourdieu le fait que ses analyses lui faisaient fermer les yeux sur le problème bien réel du déficit public auquel était censé répondre le plan Juppé. Ce serait alors l’inverse qui est vrai aujourd’hui: la nécessité des réformes est devenue une de ces évidences quotidiennes qui empêchent de voir plus loin que le bout de son nez.


Extrait

«Ce que j’ai voulu exprimer en tout cas, peut-être maladroitement – et j’en demande pardon à ceux que j’aurais pu choquer ou ennuyer –, c’est une solidarité réelle avec ceux qui se battent aujourd’hui pour changer la société: je pense en effet qu’on ne peut combattre efficacement la technocratie, nationale et internationale, qu’en l’affrontant sur son terrain privilégié, celui de la science, économique notamment, et en opposant à la connaissance abstraite et mutilée dont elle se prévaut une connaissance plus respectueuse des hommes et des réalités auxquelles ils sont confrontés.»

(P. Bourdieu, Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995)