Rien à voir avec New York. Ni avec Londres et moins encore avec Miami. Mais tout de même, la bourrasque du marché de l'art souffle très fort jusque dans les salles de ventes zurichoises. Les millions emportent dans leur ronde les bons et braves peintres suisses des XIXe et XXe siècles, des vigoureux frères, père et oncle Giacometti au très barbu Ferdinand Hodler en passant par le gentil, le riant Cuno Amiet. Un chiffre donne la mesure de ce vif essor: le zéro supplémentaire qui, en dix ans et en moyenne, s'est ajouté à leur cote! Le duopole Christie's-Sotheby's, qui mène la valse des enchères, a conclu la saison des ventes d'art suisse par une courte victoire de la première maison sur la seconde. En 2007, Christie's a réalisé pour 43,9 millions de francs de ventes d'œuvres helvétiques, Sotheby's pour 41 millions. Progression formidable, brillants résultats, qui incitent les marchands et les maisons d'enchères à entourer ce segment de beaucoup d'attention et de soins particuliers.

Que l'on en juge par le cas Ferdinand Hodler, artiste de renommée internationale jusqu'à la guerre de 14-18; sa notoriété s'est ensuite restreinte au domaine helvétique. Il avait exposé auprès des plus brillants de son temps, Gustav Klimt entre autres, artiste actuellement parmi les plus recherchés et les mieux cotés. Dont le Portrait d'Adèle Bauer (1907) a été cédé pour 135 millions de dollars, l'an passé, en vente privée, à la Neue Galerie, musée new-yorkais d'art allemand et autrichien. Mais voici que son collègue et contemporain suisse regagne chaque jour en notoriété. Entre Paris, Berne et Budapest, pas moins de trois expositions d'envergure lui sont consacrées en 2007 et 2008. Lors des enchères de mai dernier à Zurich, Le lac Léman vu de Saint-Prex de Hodler a atteint la somme rondelette de 11 millions de francs. Est-il déraisonnable de penser que les plus belles de ses œuvres pourraient se rapprocher, en valeur de marché, de celle de son compagnon Klimt?

Lundi soir chez Christie's, le Lac de Thoune avec la chaîne du Stockhorn en hiver, 1912/13, estimé entre 4 et 6 millions de francs, a été acheté pour 3,8 millions de francs; un autre amateur s'est assuré le Piz Corvatsch (1917), tableau de format modeste, pour 3,48 millions de francs, à partir d'une estimation de 1,8 à 2,5 millions de francs. Petits millions; rien de comparable aux sommes affolantes qui font la routine des enchères d'art contemporain et, dans une moindre mesure, d'art impressionniste et moderne. Mais ils sont appelés à se multiplier. Ces deux collectionneurs suisses peuvent compter en toute sécurité que leurs tableaux vont sérieusement s'apprécier.

D'où, chez certains propriétaires, la tentation de vendre maintenant, les prix ayant extraordinairement augmenté. D'où, chez certains collectionneurs, l'urgence d'acquérir. D'où, enfin, une active chasse aux œuvres afin d'alimenter un marché avide, stimulé par une économie florissante. «L'amateur d'art suisse n'est pas un spéculateur; il achète parce qu'il aime vraiment. Mais comme tout un chacun, il préfère savoir que la valeur de son bien augmentera», remarque Hans-Peter Keller, chef de ce département chez Christie's. Acheteur compétent, ce collectionneur se montrera forcément très sélectif. Il accordera sa faveur à des tableaux de grande qualité, occupant une place d'une certaine importance dans l'œuvre de l'artiste considéré. Il préférera les pièces «fraîches», n'ayant plus été mises sur le marché depuis au moins vingt-cinq ans.

L'évolution des modes de vie, confortée par la conjoncture favorable, a fait naître des acheteurs d'un type nouveau: «Ils sont Suisses, ils ont entre 45 et 60 ans, c'est dire qu'ils sont plus jeunes que les amateurs de longue date et moins impressionnés par les prix actuels.» On voit aussi de plus en plus d'étrangers, autrefois indifférents, s'intéresser à l'art suisse, ajoute Urs Lanter, responsable du département chez Sotheby's. Des collectionneurs allemands, français, américains et aussi de grands musées s'empressent de combler ce qu'ils perçoivent aujourd'hui comme des lacunes. Ainsi le Giovanni Giacometti et le Hodler vendus au Musée d'Orsay, et la pièce du second acquise par l'Art Institute de Chicago. Inutile de préciser qu'à ce niveau de prix, les musées suisses ne restent plus dans la course. Leur marge de manœuvre dépasse rarement les 100000 francs.

En revanche, ils contribuent certainement à la découverte ou à la redécouverte des artistes suisses longtemps relégués. Les expositions se font plus nombreuses. Après celle d'Alice Bailly, la fête étrange, organisée par le Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne en 2005, l'intérêt pour cette artiste a bondi. Plusieurs des œuvres accrochées sont apparues ensuite sur le marché; elles y ont battu des records. Certains travaux, qui se vendaient à 40000 ou 50000 francs il y a encore deux ou trois ans - un bon prix à l'époque - atteignent 300000 à 400000 francs aujourd'hui.

L'évolution du marché accompagne celle du goût, soulignent les experts. Ainsi, Cuno Amiet, proche du groupe expressionniste allemand Die Brücke, mouvance très demandée en ce moment, bénéficie de ce regain. Les cueillettes de pommes figurent parmi ses tableaux les plus recherchés; ils s'offraient entre 200000 et 300000 francs il y a dix ans, ils dépassent désormais le million. Les observateurs notent un attrait très marqué et général pour la couleur. On s'intéresse au groupe Rot-Blau, formé par Hermann Scherrer, Albert Müller et Paul Camenisch, dont Kirchner fut le mentor. Une même inclination chromatique explique peut-être aussi la forte mise en vedette actuelle de Giovanni Giacometti, père d'Alberto, dont La Mère (1911), vendu à 3,24 millions de francs, vient de battre un record en ce début de semaine chez Christie's. Albert Anker reste très demandé et ne passe plus pour folklorique; son Portrait d'une jeune fille (1886) a atteint 1,2 million de francs lors de la dernière vente de Sotheby's, trois fois le prix d'il y a dix ans. Grimpent aussi très fortement les prix des beaux Ernest Biéler. Ses portraits valaient entre 20000 et 30000 francs il y deux ou trois ans, ils se vendent désormais entre 200000 et 300000 francs, voire le double, comme chez Sotheby's tout récemment.

Jamais dans l'histoire l'art suisse n'est parvenu à de telles hauteurs. Or que l'on songe au nombre de bonnes familles résidant sur la Riviera et possédant leur Biéler en bonne place dans le salon, que l'on s'imagine la quantité d'œuvres helvétiques de niveau comparable encore ignorées mais qui pourraient émerger. Pour les responsables de chez Christie's et Sotheby's, l'avenir de ce marché - qu'ils s'emploient à promouvoir ici comme à l'étranger - paraît gros d'alléchantes perspectives.