Le 7 février 1971, les femmes obtenaient le droit de vote et d'éligibilité au niveau fédéral après une longue campagne. Nous consacrons une série d'articles à cette conquête politique et sociale. 

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Des femmes luttant pour leurs droits et pour l’égalité, des suffragettes militant pour être considérées comme des citoyennes à part entière: il faut être aveugle pour ne pas voir là un formidable sujet de cinéma… Sauf en Suisse, où il aura fallu attendre 2017 et L’Ordre divin, de Petra Volpe, pour qu’un long métrage s’intéresse enfin à ce combat historique.

Dans une relative discrétion – on était avant #MeToo et une plus grande médiatisation des questions d’égalité – Stéphane Goël avait il y a dix ans réalisé un documentaire retraçant la longue marche des femmes vers l’accès au droit de vote. De la cuisine au parlement ressort cette année dans une «édition 2021» augmentée. A l’invitation du Temps, le documentariste lausannois et la réalisatrice argovienne se sont retrouvés – lui en Suisse, elle à New York – pour une discussion virtuelle passionnée.

Le Temps: Vous êtes née, Petra Volpe, six mois avant l’introduction du suffrage féminin. Est-ce que vous vous souvenez du moment où vous avez pris conscience qu’à votre naissance, les Suissesses n’étaient pas des citoyennes à part entière?

Petra Volpe: Je ne me souviens pas d’un moment précis, car ce n’est pas un sujet qu’on abordait à l’école. On savait que les femmes avaient obtenu le droit de votre très tard, c’était un fait, et ça n’allait pas plus loin. Bien qu’en grandissant je sois devenue féministe, je n’y pensais pas. C’est vraiment lorsque j’ai commencé à travailler sur L’Ordre divin, et que j’ai pris conscience que les mouvements féministes luttaient depuis plus d’un siècle sans qu’on en entende parler, que j’ai réalisé à quel point c’était scandaleux.

Vous avez grandi en Argovie, avec un père immigré italien et une mère boulangère. Est-ce que la question de l’égalité des sexes était un sujet de discussion au sein de votre famille?

P.V.: Il y avait des discussions, mais je sentais bien que la position des femmes n’était pas facile. Ma grand-mère italienne était par exemple sous l’emprise de mon grand-père. Moi, je ne comprenais pas pourquoi je devais faire la vaisselle et pas mon frère, simplement parce que j’avais un corps différent. J’ai ainsi grandi en pensant que les femmes ne pouvaient pas faire ce dont elles rêvaient. Ma mère, qui m’a eue très jeune, à 20 ans, m’a parlé lorsque j’étais ado de son désir d’émancipation. Il n’y avait rien de politique dans son discours, mais moi, j’étais en colère.

Stéphane Goël, vous aviez de votre côté 6 ans en 1971. Est-ce que vous avez un souvenir précis des débats suscités par le suffrage féminin?

Stéphane Goël: Je ne sais pas si c’est un souvenir réel ou reconstruit, mais je me rappelle que ma mère et les autres femmes du petit village dans lequel j’ai grandi étaient allées faire la fête au bistrot le soir du 7 février 1971. Or le bistrot, lieu central de la discussion politique, était un endroit habituellement réservé à l’expression de la masculinité. Par contre, ce dont je me souviens bien, ce sont les inégalités qu’il y avait encore après 1971: alors que les Vaudoises avaient obtenu le droit de vote en 1959 sur le plan cantonal, il a fallu attendre 1990 en Appenzell! Je vivais alors à New York et je ressentais une forme de honte à dire que j’étais Suisse; lorsqu’on évoquait la démocratie directe, il fallait fatalement expliquer qu’avant 1990, toutes les Suissesses n’avaient pas les mêmes droits que les hommes.

Portrait: Petra Volpe, l’art de raconter la Suisse

«L’Ordre divin» a été montré à travers le monde, avec plusieurs prix à la clé, notamment à New York dans le cadre du Festival de Tribeca. Les réactions des spectatrices et des spectateurs étaient-elles toujours les mêmes?

P.V.: Aux Etats-Unis, comme dans de nombreux autres pays, les gens ne savent pas grand-chose de la Suisse, et encore moins que les femmes ne pouvaient jusqu’à récemment pas voter. Leur première réaction, c’est souvent un rire horrifié. Dans les années 1950, la Suisse avait une excellente réputation à travers le monde; mais elle a aussi ses zones d’ombre, que beaucoup de gens ignorent. Lorsque j’ai présenté le film aux Nations unies, à New York, il y avait dans la salle des représentants de pays très pauvres. C’était intéressant de voir leurs réactions: ils étaient presque soulagés de voir que la Suisse avait aussi ses problèmes alors qu’ils pensaient que c’était un pays parfait.

S.G.: Dans sa première version, mon documentaire a beaucoup été montré dans les ambassades, avec des retours incroyables. Les gens étaient en effet soulagés que la Suisse, qui est souvent dans une posture de donneuse de leçons, admette que les inégalités étaient si profondément ancrées qu’il a fallu plus d’un siècle de lutte.

Dans votre documentaire «Fragments du paradis», vous rendiez hommage à votre père. Avez-vous envisagé «De la cuisine au parlement» comme un hommage à votre mère?

S.G.: Pour les gens de ma génération, cette image des femmes confinées à la vie domestique est très forte. Tandis que l’espace public était masculin, l’espace privé restait féminin. En grandissant dans une famille campagnarde, je l’ai vécu de manière très forte, même si j’étais un homme, donc du côté des privilégiés. Comme nous vivions à plusieurs générations dans une même maison, je voyais bien que les femmes restaient dans leur rôle domestique. Avec ce film, j’ai voulu montrer que si on parle beaucoup des pionnières du suffrage féminin actives avant février 1971, on oublie que la lutte a commencé vers 1850 et qu’il a occupé quatre-cinq générations de femmes. C’est pour cela que le film, avec son point de vue masculin, est un peu ironique et cynique; les hommes ont été un obstacle énorme.

P.V.: Ce que j’ai trouvé fascinant, en faisant des recherches, c’est qu’il y a eu comme une sorte de société parallèle de femmes qui, pendant un siècle, s’organisaient sur le plan international, se rencontraient. Ces femmes faisaient un travail essentiel pour la société, mais personne ne le sait, il n’y a pas une ligne dans les manuels scolaires d’histoire, où on n’évoque que Morgarten… Je ne sais pas combien de fois on m’a parlé de cette stupide bataille, alors que ces femmes qui façonnaient notre société sans avoir de droits politiques ne sont jamais évoquées! Marthe Gosteli, la fondatrice des Archives sur l’histoire du mouvement des femmes en Suisse, a fait un livre pour enfants, elle a essayé d’amener ces histoires dans les écoles, mais il y a eu beaucoup de résistance, comme si ce n’était pas important. Ça m’énerve, car la manière dont on enseigne l’histoire est primordiale, elle influence notre manière de voir le monde.

Chronique: Mia et Nora, héroïnes modèles

Dans «L’Ordre divin», Nora est la première femme de son village à faire entendre sa voix. Comment est né ce personnage?

P.V.: Je ne voulais pas d’une héroïne qui soit un personnage politisé, par exemple une jeune étudiante; je voulais raconter une transition universelle, qui va au-delà du féminisme. C’est pour cela que j’ai essayé de développer un personnage qui puisse être n’importe quelle femme ou n’importe quel homme, à n’importe quel âge. J’ai trouvé l’inspiration dans les archives Gosteli; alors que j’écrivais le film selon plusieurs points de vue, j’ai découvert une petite note rédigée par une femme au foyer. Elle avait renvoyé du matériel de propagande contre les suffragettes distribué dans sa boîte aux lettres en précisant ceci: «Je n’ai jamais été politisée, mais je suis fâchée: pourquoi voulez-vous empêcher les femmes de voter?» Cette note, écrite à la main par une personne ordinaire, m’a beaucoup touchée. L’injustice et la colère sont à la base de tous les mouvements politiques, et cela démarre toujours avec des individus.

Nora est tellement forte et vivante qu’on aurait envie de l’entendre témoigner, en 2021, dans «De la cuisine au parlement»…

S.G.: C’est en cela qu’elle est exemplaire; il s’agit d’une femme comme il en a existé des milliers. A la fin du XIXe siècle, il y avait en Suisse plus de mille associations féminines, actives dans énormément de domaines – la lutte contre l’alcoolisme, l’enseignement ou le développement des zones rurales. C’est ce nombre incroyable de femmes actives qui est extraordinaire, pas Nora. Or trop souvent, on a plutôt mis l’accent sur les femmes qui étaient opposées au droit de vote, parce qu’il y avait là quelque chose de paradoxal. La magie de la fiction, c’est de pouvoir synthétiser toutes les femmes à l’intérieur d’un seul personnage. En Suisse, entre 1919 et 1990, il y a eu plus de 90 votes sur le suffrage féminin au niveau communal, cantonal et fédéral. Pour chacune de ces campagnes, on a une documentation incroyable, des archives de presse, des affiches, comme des instantanés des inégalités.

Les affiches que vous montrez dans votre documentaire sont d’ailleurs effrayantes. On se retrouve presque dans une rhétorique qui rappelle la menace juive avancée par le IIIe Reich…

S.G.: Les hommes ont peur de la femme qui envahit l’espace public, de la femme qui sort de sa cuisine. Il ne veut partager ses privilèges, ni d’une femme qui va sortir de son rôle d’épouse. Les affiches sont effet hallucinantes, on y évoque la fin de la famille et même de la société.

P.V.: Si les femmes sortent et s’intéressent à la politique, ce sera comme l’Apocalypse, pensait-on. La société suisse allait s’écrouler. Et le pire, c’est que ce n’était pas ironique, on croyait à cela, à la fin de la Suisse telle qu’on la connaissait.

Comme l’a souligné Stéphane, les médias se sont beaucoup intéressés aux femmes opposées au droit de vote, sorte d’exotisme dans l’exotisme. Etait-ce le fruit d’un patriarcat tellement ancré dans les mœurs que même certaines femmes se pensaient inaptes à devenir des citoyennes?

P.V.: Le patriarcat est un système, et les femmes ne sont pas des anges, elles ont aussi faim de pouvoir. Ce qu’on remarque, au début des années 1970, c’est que les femmes opposées au droit de vote étaient le plus souvent des privilégiées, des universitaires, des travailleuses ayant atteint des positions importantes. Pour simplifier, on pourrait dire qu’elles ne voulaient pas que leurs femmes de ménage et leurs cuisinières puissent voter, ce qui les aurait mises sur un pied d’égalité. On peut encore observer cela avec les femmes qui ont voté pour Trump. En voyageant avec le film, c’est ce que je répétais: ce n’est pas seulement une bataille entre les hommes et les femmes, mais aussi entre deux modèles, le patriarcat, qui est capitaliste, et le féminisme, qui n’est pas contre les hommes mais qui s’oppose à ce système patriarcal.

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Alors que le cinéma américain traite souvent à chaud de sujets politiques et sociaux, il aura fallu patienter près de cinquante ans pour que «L’Ordre divin» devienne la première fiction à traiter du suffrage féminin. Pourquoi une si longue attente?

P.V.: On en revient à cette idée que l’histoire des femmes n’est pas vue comme importante. Et honnêtement, je dois dire que c’est mon producteur qui m’a proposé ce film. Si les sujets féminins m’ont bien sûr toujours intéressée, c’est lui, lors d’une discussion philosophique autour de la Suisse, qui a souligné le fait qu’aucune fiction n’avait été réalisée sur le suffrage féminin… J’ai été comme foudroyée et me suis tout de suite dit qu’il fallait que je fasse ce film. Nous avons les mêmes histoires de femmes qu’aux Etats-Unis, mais chez nous elles n’ont pas encore été racontées.

S.G.: Quand j’ai développé mon documentaire, en 2011 dans le cadre du 40e anniversaire du suffrage féminin, j’ai tout de suite pensé à un film de télévision, car sa forme allait être très classique. Mais quand je suis allé voir la télévision, on m’a demandé qui cela allait intéresser… L’accueil a été froid, le film a été difficile à monter; on me disait que c’était de l’histoire ancienne. Au final, le film a été massivement montré dans les écoles et diffusé quinze fois sur les trois chaînes de la SSR. Et cette année, c’est la télévision qui m’en a commandé une nouvelle version.

P.V.: Qui s’intéresse à des vieilleries? Ce sont en effet des remarques récurrentes, cela m’est encore arrivé en préparant la série Le Prix de la paix, sur l’attitude de la Suisse au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Mais à la sortie de L’Ordre divin, je voyais des salles pleines, avec des familles entières, des vieilles femmes qui venaient avec leur fille et leur petite-fille pour leur montrer combien leur combat avait été difficile. L’intérêt du public est là.

S.G.: Mais si on se focalise sur les 50 ans du suffrage féminin, ce qui est très bien, il ne faudrait pas oublier qu’il a fallu 60 ans pour obtenir une assurance maternité, 30 ans pour l’interruption volontaire de grossesse, 40 ans pour la réforme du droit du mariage – jusqu’en 1987 un mari pouvait interdire à sa femme de travailler ou d’ouvrir un compte bancaire! Il ne faudrait pas que la célébration de 1971 masque le fait que les inégalités sont ancrées dans la société et que des combats, comme celui pour le mariage pour tous, doivent continuer à être menés.

La question de l’égalité est également au cœur des débats artistiques. En matière de cinéma, si on observe qu’il y a plus de femmes dans les écoles, on voit qu’il est encore souvent plus difficile pour elles de financer leurs films, surtout dans la fiction. Petra, avez-vous parfois eu l’impression d’être traitée différemment?

P.V.: Personne ne vous dira en face que vous ne pouvez pas faire ceci ou cela parce que vous êtes une femme. Mais lorsque j’étais adolescente, et que je voulais devenir photographe, je me souviens qu’en cherchant des stages, on me disait que c’était impossible car je n’arriverais pas à porter une lampe… Dans le cinéma, il suffit de regarder les chiffres. Mais on vous répondra toujours que c’est la qualité de votre projet qui n’était pas assez bonne, personne ne vous dira qu’on ne vous donne pas d’argent parce que vous êtes une femme. C’est sournois, mais les statistiques sont là. Il y a quelques années, l’Office fédéral de la culture avait publié une étude qui montrait que les aides à la réalisation et au développement allaient majoritairement aux hommes.

Ces études sont importantes, car les chiffres ne mentent pas, ils n’ont pas d’émotion. Et si on les regarde, on remarque par exemple qu’Hollywood est l’industrie la plus sexiste au monde, plus encore que l’armée! Je travaille en ce moment sur un nouveau projet, et au premier tour de l’attribution des aides, je n’ai pas reçu d’argent; on a questionné mon budget, et franchement je ne suis pas sûre que le budget des hommes soit souvent remis en question. Mais pourquoi le mien serait-il trop élevé, alors qu’il a été établi par une des sociétés de production les plus professionnelles de Suisse, et que je ne suis plus une débutante? C’est pour cela qu’il faut établir des statistiques, et en tirer les conclusions qui s’imposent.


Nora dans le tourbillon de l’histoire

Les premières minutes de L’Ordre divin posent magnifiquement le cadre. Après un montage alerte résumant dans un joyeux kaléidoscope la révolution hippie, l’après-Mai 68 et l’avènement des contre-cultures, on découvre Nora, femme au foyer qui aspire à autre chose. Jupe de grand-mère, veste informe, fichu sur la tête: elle n’a pas 40 ans, on dirait une retraitée. Quarante-cinq minutes plus tard, on la retrouvera en jeans moulant et le visage illuminé par une frange. Une métamorphose visuellement efficace, à l’image d’un long métrage qui, au-delà de son ancrage politique, navigue entre feel-good movie et drame familial pour dresser en filigrane le portrait sociétal de la campagne suisse du début des années 1970, vivant en vase clos loin des tumultes du monde.

«L’Ordre divin» («Die göttliche Ordnung»), de Petra Volpe (Suisse, 2017), avec Marie Leuenberger, Max Simonischek, Rachel Braunschweig, Sibylle Brunner, 1h36.

En collaboration avec le distributeur Filmcoopi, «Le Temps» propose ce samedi 6 février, à 20h15, une séance en streaming suivie d’une rencontre avec Petra Volpe.


La longue marche hors de la cuisine

Dix ans après un premier montage, Stéphane Goël (Citoyen Nobel) propose une version customisée de son documentaire De la cuisine au parlement. L’occasion de se souvenir qu’en 2011, l’accession des femmes au droit de vote n’avait pas été autant célébrée. Comme si la longue marche des femmes pour devenir des citoyennes à part entière n’était qu’une petite péripétie dans la grande histoire. Dans le film, on entend d’ailleurs ceci: «La Suisse a une longueur d’avance lorsqu’il s’agit de prendre du retard!» Entre images d’archives et interviews contemporaines, Stéphane Goël dresse le portrait caustique d’une Suisse trop longtemps patriarcale, effrayée à l’idée que les femmes puissent faire entendre leur voix alors qu’elles maîtriseraient mieux leur cuisinière électrique que la chose politique. Il y a finalement quelque chose d’effrayant à constater que 1971 c’était hier, et qu’aujourd’hui trop d’inégalités perdurent encore.


«De la cuisine au parlement. Edition 2021», de Stéphane Goël (Suisse, 2021), avec la participation de Patricia Schultz, Marthe Gosteli, Gabrielle Nanchen, Marina Carobbio Guscetti, 1h30.

Diffusé la semaine dernière par la RTS, le film est encore visible ce dimanche 7 février sur SRF1 (23h35) et le 7 mars sur RSI2 (22h50). Une sortie en salle est prévue pour le mois de juin.