En affichant l'opéra Les Stigmatisés de Franz Schreker, Peter Ruzicka, directeur du Festival de Salzbourg, savait qu'il ferait l'événement. Ce n'est que justice réparée, puisque les opéras de ce compositeur, actif à Vienne puis à Berlin, ont fait fureur en son temps. Les Stigmatisés a connu 66 représentations entre sa création à Francfort en 1918 et sa reprise à Vienne en 1920! D'autres productions allaient suivre, à Berlin, Essen, Stuttgart, et d'autres villes encore. Interdite par les nazis dès 1933, sa musique est rapidement tombée dans l'oubli, au point qu'elle n'a droit qu'à de minces paragraphes dans les dictionnaires.

Encore fallait-il trouver les artisans pour remettre au goût du jour un opéra aux saveurs très fin de siècle. Nikolaus Lehnhoff et son décorateur Raimund Bauer l'ont compris. Ils font saliver le public en drapant le rôle-titre, Alviano Salvago, aristocrate riche mais monstrueusement laid, d'un bas noir transparent et d'une robe rose à paillettes. Ce narcisse en puissance, ni homme ni femme, se complaît dans sa laideur. Il vit à Gênes, ne connaît de l'amour que des étreintes grassement payées. Il a fait bâtir, aux environs de la ville, une utopie. Cette île, nommée Elysée, est un paradis de beauté naturelle et artistique. Il n'y a jamais mis les pieds, de peur de la profaner par sa laideur. Ce qu'il ne sait pas, c'est que la noblesse décadente génoise l'a transformée en bordel de luxe.

Mais voilà que surgit une femme, Carlotta Nardi. Elle s'intéresse à lui. Elle a même repoussé les avances d'un comte fringuant, Vitelozzo Tamare, pour lui déclarer sa flamme. Alviano se croit d'abord manipulé. Mais il cède. Cette idylle prend l'allure d'un rêvé brisé, lorsque soudain, Carlotta se rebiffe. Elle va à l'île, veut se faire engrosser par Tamare, tout dans les tripes, rien dans la tête. Ecœuré, le laideron tue le beau légionnaire, sous les regards assassins d'une société hypocrite, décidée à le mener à sa perte. Le martyre est d'autant plus aigu que le duc Adorno l'accuse faussement d'avoir abrité chez lui un complice, qui aurait violé Ginevra Scotti. Dans la production de Salzbourg, cette fille est une adolescente prépubère. La touche de pédophilie – dans l'air du temps – ajoute au caractère sulfureux du livret.

Nikolaus Lehnhoff illustre le martyre d'Alviano grâce un dispositif ingénieux. Une immense statue de femme, couchée de tout son long, occupe la scène. Elle est brisée en morceaux, et c'est ce rêve brisé qu'Alviano va devoir affronter. Il n'est pas le seul à se dissimuler derrière un masque. Tous participent à une comédie des apparences. Ainsi, la bourgeoisie libertine de Gênes est représentée par des jeunes gens bien coiffés, mèches blondes, vêtements noirs. Au dernier acte, ils déambulent en strings, les visages couverts de masques, fesses et poitrines nues. «La beauté appartient aux forts», déclare avec arrogance le comte Tamare. Alviano tombe lui-même dans le péché d'orgueil en voulant transformer son image.

A la fois impétueuse et raffinée, la musique de Schreker est d'une beauté ensorcelante. Mais jamais trompeuse. Imprégnée de Wagner, traversée d'éclats pucciniens, anticipant Berg, elle drape les personnages d'harmonies suaves et de reflets scintillants. Kent Nagano en souligne les nervures. Sa baguette, un rien carrée, allie le muscle à la grâce d'une jeune fille. Le Deutsches Symphonie-Orchester de Berlin rougeoie de mille couleurs: ne manque qu'un supplément d'abandon et d'onctuosité. La distribution, dominée par le soprano lyrique et délicat d'Anne Schwanewilms (Carlotta), le baryton mâle et sexy de Michael Volle (Vitelozzo), le ténor sensible et fragile de Robert Brubaker (Salvago), est de haut vol.

La réussite de ce spectacle fait écho au König Kandaules de Zemlinsky applaudi il y a trois ans à Salzbourg. Peter Ruzicka scelle ainsi son empreinte, la seule dans une programmation par ailleurs prudente.

Les Stigmatisés, jusqu'au 7 août au Festival de Salzbourg. http://www.salzburgfestival.at