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Avicii en plein set sur la scène centrale du Wireless festival, le 4 juillet 2015.
© Ollie Millington

Musique

Derrière les platines, la souffrance

Victime d’une dépression sévère, le jeune DJ suédois Avicii est soudainement décédé dans sa chambre d'hôtel à Oman, le 20 avril dernier. Cette disparition tragique met en lumière les dérives d’une industrie électro en plein boom, où les intérêts économiques priment sur la santé des artistes

Dans les sphères de l’EDM (Electronic Dance Music), comme dans celle du marché pop, la nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Le 20 avril, le producteur Tim Bergling, mondialement connu sous le pseudonyme Avicii, décédait à Mascate, capitale du sultanat d’Oman. Six jours plus tard, alors que les spéculations se multipliaient sur les raisons de sa mort, la famille du DJ indiquait combien celui-ci «n’en pouvait plus et voulait la paix». Il avait 28 ans. Depuis 2014, soumis à un rythme éreintant et dépassé par la célébrité dont il était l’objet, il luttait contre la dépression.

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Bien avant son issue fatale, un film avait documenté l’effondrement psychologique du Suédois. Diffusé par Netflix en octobre 2017, Avicii: True Stories racontait l’ascension d’un gamin un peu geek, naïf et qui, pour avoir publié une poignée de tubes dance (Levels, etc.) se voit propulsé star globale.

Un appel au secours filmé

Rien ne l’y a préparé. Exaltation des premiers sets donnés devant des stades bondés, copinage avec Chris Martin ou Madonna, nuits de bringue, retours en studio où d’autres hits attendent d’être bouclés: Tim vit à mille à l’heure et, bientôt, perd pied. «Il est arrivé quand l’EDM a explosé, explique Igor Blaska, patron du Mad Cub de Lausanne. Tout est allé trop vite. C’était un garçon timide, de nature angoissée. Il n’aimait pas la vie de tournée, tremblait avant de monter sur scène. Mais comment refuser tout cela quand vos titres sont diffusés partout, que vos fans vous réclament et que votre management vous pousse à vous produire aux quatre coins du monde?»

A 25 ans, Avicii est hospitalisé pour problèmes de santé. Pancréas ravagé par trop d’alcool, moral en berne, manque de sommeil, des douleurs à l’estomac, sans parler du stress omniprésent: le prodige de l’EDM craque et appelle à l’aide. «Si tout ça ne s’arrête pas, je vais mourir», jure-t-il dans une scène glaçante de True Stories où il apparaît défait, son entourage professionnel singeant la bienveillance.

Réponse de son manager Ash Pournouri? Il faut respecter les engagements pris, car les annuler coûterait trop cher. Le 28 août 2016, à Ibiza, Avicii raccroche finalement les gants, donnant son ultime set. Son mentor est absent. Quatre mois après, leur divorce est consommé. L’année suivante, le DJ publie un nouvel EP. On l’imagine sauvé. En coulisses, il se débat toujours avec une dépression jamais soignée.

Démolis par la gloire

La fin dramatique d’Avicii est perturbante à plusieurs titres. En raison de sa jeunesse, bien entendu, mais aussi des puissantes forces qui l’ont hissé au sommet, puis brisé. «Aucun artiste aussi jeune, privé de recul, de maturité et de conseils avisés, ne peut être naturellement prêt à toucher un succès aussi brusque et massif», résume Suzana Gostimirovic, ex-manager de Miss Kittin et fondatrice, avec Daniel Miller (patron du label Mute Records), de l’agence indépendante Noviton avec laquelle collabore notamment Laurent Garnier.

Enfin se lit dans cette course malsaine une mécanique déjà observée chez d’autres artistes pop tragiquement abîmés ou disparus au cours des décennies passées. Non pas les Jim Morrison ou Janis Joplin balayés par les excès à une époque où le business rock s’inventait. Mais plutôt les Kurt Cobain, Amy Winehouse ou Kim Jong-hyun – pop star coréenne qui s’est donné la mort en décembre 2017.

Point commun de ces personnalités qu’on savait fragiles, dépressives ou sujettes à des addictions sévères? Sinon leur écrasante célébrité, la pression considérable que faisait peser sur elles une industrie qui les envisageait d’abord comme des vaches à lait, quand leur entourage professionnel dépendait financièrement de la fréquence de leurs enregistrements et tournées.

De ce point de vue, les documentaires Amy (Asif Kapadia, 2015) et Kurt Cobain: Montage of Heck (Brett Morgen, 2015) sont éloquents. S’y médite la trajectoire de figures déterminées à toucher la gloire et qui, soudain propulsées au sommet, tâchent d’échapper au cauchemar de l’hypercélébrité. «Je voulais devenir une rock star, concède justement le chanteur de Nirvana dans le film de Brett Morgen. J’ignorais simplement que cela signifie devoir être confronté à ça.» Ce cirque douloureux, sans perspective ni pause, l’Américain choisit d’y échapper, le 5 avril 1994.

Bêtes de somme

«Le cas tragique d’Avicii et l’onde de choc que porte sa disparition n’ont pas de précédent, parce que l’électro est mainstream depuis peu de temps», rappelle Suzana Gostimirovic. En effet, avant lui, le schéma destructeur avec lequel le DJ se débattait n’était connu que des sphères pop-rock. Le voilà maintenant qui s’invite dans la scène dance internationale, devenue au cours des dix dernières années un standard musical mondial», selon Igor Blaska.

Une house commerciale ciselée pour le dancefloor, que viennent habilement marketer des acteurs issus de l’industrie pop-rock. «Quand ce courant s’est imposé, les artistes qui le représentent travaillaient déjà avec des structures professionnelles comprenant des agents et managers possédant tous une solide expérience dans le music business, explique le patron du Mad. Ces gens ont appliqué au dancefloor leurs propres modes de production, de communication et de diffusion. Technique, shows, logistique, promotion: tout est devenu plus efficace, mais aussi complexe et cher. Néanmoins, c’est par ces méthodes qu’Avicii, David Guetta ou Tiësto ont été propulsés à des niveaux de célébrité que la techno n’avait jamais connus – Daft Punk excepté.»

Un constat que partage Stephan Mandrax, figure clé de la scène house nationale, qui nuance: «Quelqu’un comme David Guetta était dans la musique bien avant d’embrasser une carrière internationale. Il a eu le temps de maîtriser les mécaniques du business et les rouages les plus subtils de la nuit. A l’inverse, on trouve aujourd’hui beaucoup de jeunes artistes qui, à l’image d’Avicii, passent sans transition de l’anonymat au statut de superstar. Sans même le réaliser, ils se retrouvent à servir en bêtes de somme une industrie qui génère des millions sur leur nom.»

Faire monter les enchères

La dance représente-t-elle le seul genre électro où le pouvoir est aujourd’hui détenu par des acteurs rompus aux stratégies agressives de la pop? Pour le savoir, nous avons contacté plusieurs DJ ou festivals renommés. Nombre d’entre eux ont décliné nos sollicitations, évoquant tour à tour un manque de temps, d’intérêt pour le sujet ou la crainte de l’écho que pourraient avoir leurs propos. Un producteur français célèbre concède toutefois, sous le couvert de l’anonymat, que «la scène électro dans son ensemble est concernée» par un glissement vers le «tout business».

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Comment en est-on arrivé là? «Avant la crise du disque, les majors régnaient sur l’industrie musicale, rappelle Jérome Soudan, directeur artistique du festival Electron et programmateur du club Audio à Genève. Maintenant, alors que l’argent de la musique se trouve dans le live, les carrières sont principalement bâties par les managers et les agents.» Les premiers gèrent les intérêts d’un artiste. Les seconds, ses engagements et tournées. Chacun se rémunère à hauteur de 15% environ des cachets perçus. «Bien sûr, certains parmi ces gens sont attentifs au bien-être des artistes, poursuit Jerome Soudan. Mais d’autres ne sont là que pour le business. Ils imposent un rapport froid, n’ont pas d’intérêt pour la création, sont dans une logique de compétition, font flamber les prix et encouragent les DJ à tourner le plus possible.»

Le choix d’une visibilité maximale

Et ces «coachs» sans scrupule se font de plus en plus envahissants: dans le marché électro mondial, la tendance est aux agences «360°», qui offrent de gérer tous les compartiments d’une carrière. «Leur pouvoir est devenu important, concède Suzana Gostimirovic. Certains «possèdent» les artistes: dictant leur agenda, mais aussi leur image grâce à des Digital Marketing Managers dont le rôle est à présent central.»

En effet, quand la techno ou le dubstep ont, en réaction aux usages de la pop, longtemps nourri une culture de l’anonymat, la scène dance internationale fait aujourd’hui le choix d’une visibilité maximale. «L’avènement des réseaux sociaux a déterminé ce changement de cap, estime Nicolas Oggier, codirecteur du club genevois Motel Campo. Ce phénomène est par exemple incarné par le programme Boiler Room où un DJ est filmé en plan fixe, avec un public choisi autour de lui, durant un set retransmis sur le web.

Certaines vidéos totalisent des millions de vues. Ces scores sont utilisés par les agents pour communiquer autour de leur artiste et faire monter les prix. Je ne vois aucune différence entre cette stratégie, et celle qu’on appliquerait au lancement d’un produit destiné à être massivement commercialisé.»

Tandis que la famille du DJ réserve toujours sa décision de publier le troisième opus sur il travaillait avant son décès, les albums True (2013) et Stories (2015) d’Avicii sont en rupture de stock.


Avicii: True Stories, film documentaire de Levan Tsikurishvili (2017), disponible sur Netflix.

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