Cinéma

«Derrière un film, il y a aussi un distributeur»

C’est à l’automne 2016, à la première du film palestinien 3000 nuits à Paris. Elles sont trois sur scène: la réalisatrice, la productrice, et elle, Jane Roger, la distributrice. Sortir ce film sur les prisons politiques en Israël, pour elle qui est juive, c’est courageux, culotté, c’est tout elle

Cet article fait partie de l’édition spéciale «Les femmes font Le Temps», écrite par une cinquantaine de femmes remarquables, et publiée lundi 6 mars 2017.


Pascale Kramer: Distributrice, qu’est-ce que c’est comme métier?

Jane Roger: Derrière un film, on sait généralement qu’il y a un réalisateur et un producteur, pas qu’il y a un distributeur. Pourtant sans lui, il n’y aurait pas de sortie en salles. Le distributeur achète au producteur les droits de commercialisation sur un territoire, il assure la promotion du film, et prend 25% des recettes après déduction des taxes et de la part de l’exploitant de la salle de cinéma. Le métier a complètement changé depuis que les cinémas sont passés au tout numérique.

Avant, le distributeur faisait faire des copies du film en argentique. Chacune coûtait 1000 euros. Il fallait donc la faire tourner dans les cinémas pour la rentabiliser. Le numérique nous a permis d’économiser sur les copies, mais il a occasionné d’autres frais, notamment une contribution à l’équipement des salles en numérique: 500 euros pour chaque sortie en salle. Si le film passe trois fois dans la semaine, ça n’est pas rentable et on renonce.

– Pourquoi avoir choisi ce métier à risque?

– J’ai fait des études de sociologie et de sciences politiques, mais j’avais besoin de concret. Je connaissais le monde du cinéma par mon père, le cinéaste Jean-Henri Roger qui a travaillé avec Godard, et je me suis lancée dans la production avec un réalisateur et producteur africain. Nous n’arrivions pas à trouver de distributeur, alors nous avons décidé de faire la distribution nous-mêmes.

Moi-même ayant grandi au Congo, nous nous sommes lancés dans la distribution de films africains, caribéens, noirs américains. Nous avons échoué. Ce genre de films est bien accueilli dans les festivals, mais impossible de passer la barrière de la salle, les exploitants partent du principe que ça ne marchera pas. Je suis donc partie pour travailler chez des distributeurs confirmés, puis en 2014, à 41 ans, j’ai créé JHR Film à Paris, en hommage à mon père. J’ai commencé par un film africain. «3000 nuits» est mon dixième film.

– Vous avez notamment deux films suisses à votre catalogue…

– Oui, «For this is my body» de Paule Muret et «Le conte des sables d’or» de Sam et Fred Guillaume, un film d’animation qui sort le 12 avril. Cela s’est fait par le réseau. Je connais Paule Muret par le directeur de la photographie suisse Renato Berta, un grand ami de mon père, et le gérant de ma société est proche des frères Guillaume, il va produire leur prochain film. C’est très atypique pour nous de distribuer un film d’animation. Mais c’est bien de se diversifier, et ça va nous permettre de souffler. Les salles ont des programmes jeune public sur plusieurs mois, on peut voir venir sans être toujours en attente du couperet du lundi, quand le chiffre des entrées salles tombe.

– Comment faites-vous vos choix?

– Contrairement aux gros distributeurs, je n’ai pas les moyens d’acheter les films à fort potentiel. Mais grâce à mon réseau, je peux dénicher et obtenir de bons films. Beaucoup de documentaires, comme «Toto et ses sœurs» sur une fratrie d’enfants roms qui a reçu de nombreux prix. Souvent, les films s’achètent sur scénario. Cela m’arrive, mais je me garde le droit de me retirer si le film n’est finalement pas bon. Il m’arrive aussi de refuser des films de qualité, si je sais que je n’arriverai pas à les faire exister. Le même film n’aura pas la même carrière en fonction du distributeur.

– Pourquoi le choix risqué de «3000 nuits»?

– Je suis juive, mon grand-père a été déporté, je me sentais légitime pour sortir le film, on ne pouvait pas m’accuser d’antisémitisme. Toute la communauté arabe a été très intéressée. On aurait pu en faire un film communautaire, mais ce n’était pas l’objectif non plus. J’ai eu des refus de certaines salles à Paris. Nous avons fait 15 000 entrées, ce n’est pas énorme, mais le film a eu un beau succès d’estime.

Mon plus grand succès à ce jour, c’est «L’homme qui réparait les femmes», sur le Docteur Mukwege qui opère des femmes mutilées par les viols de masse perpétrés par les milices armées en République démocratique du Congo. Nous avions commencé par 9 salles, nous en étions à 40 au bout de trois semaines. Ce n’était pas gagné d’avance pourtant. Mais comme pour «3000 nuits», c’était important de sortir ce film. A l’instant où j’ai serré la main de Denis Mukwege, j’ai su que je devais faire le film. C’est la condition pour moi, je dois croire au film à 250%.

Dossier
Les femmes font Le Temps

Publicité