Le portable vibra sur la table de chevet. Il appuya sur la touche verte, dit son nom de code. Sa propre voix lui parut lointaine. Il y eut un silence. Il connaissait ces décalages dus aux communications satellitaires. On lui annonça de se tenir prêt : selon les dernières estimations, la cible se dirigeait dans sa direction et atteindrait bientôt son périmètre.

Il rangea l’appareil dans la poche latérale de son treillis. Voilà bientôt 12 heures qu’il attendait. Il pouvait attendre l’éternité, s’il le fallait. Le temps n’était pas son ennemi. Le temps avançait. Depuis ce jour où il avait orienté son existence vers un cap abstrait et définitif. Ce jour où il avait collé pour la première fois son œil sur un viseur.

Isoler le détail au détriment de l’ensemble.

Seulement voilà: il n’avait pas envisagé le retour de manivelle, les petites taches brunes qui commençaient à parsemer le dos de ses mains. Le moment était venu de décrocher mais, dernièrement, il avait acquis la certitude que ce ne serait pas aussi simple qu’il avait pu l’imaginer. Il était trop impliqué, voilà le problème. La chaîne s’était entortillée autour de son existence, réseau complexe d’ellipses et de nœuds. Il en n’était qu’un simple maillon mais, comme toute chaîne, à la fois cause et conséquence.

Comment réagirait-il une fois qu’il aurait traversé le miroir? Bien entendu, il choisirait le moment adéquat pour se fondre dans la nature. L’Organisation avait le bras long. Ces gars-là étaient des durs, surtout celui tout en haut à l’échelle, celui qu’il imaginait en costume sombre, le front dégarni et la hanche rongée par l’arthrite. Celui qui parlait d’une voix douce, portait une décoration à sa boutonnière et appelait Dieu sur sa ligne privée. Non, quelle que soit la façon dont il abordait le problème, il retournait à la case départ: la crainte de devenir une cible à son tour le hantait. La grande roue tournait. La mort chercherait à le surprendre. Le doute dans chaque regard croisé, le point final tenu en suspens dans une main serrant un revolver au fond d’une poche, le genre de boulot qu’on donne à un gamin en scooter. Peut-être ne crèverait-il pas tout de suite, peut-être l’entendrait-il s’éloigner en pétaradant?

Son polo noir était baigné de sueur. Un frisson remonta sa colonne vertébrale, s’épanouit à la base de son crâne. Il saisit la bouteille au pied du lit, dévissa le bouchon. Le scotch était à la température ambiante, c’est-à-dire trop chaud, mais le scotch convenait à merveille aux climats tropicaux. Il dilatait les artères, accélérait le flux sanguin tandis que sa sueur s’évaporait sous les moulures décrépites d’un plafond trop haut. La climatisation était hors service. Le ventilateur fourni par la réception brassait à peine l’atmosphère saturée d’humidité. Une fournaise, la chambre d’ami de Lucifer. Combien en avait-il occupées jusqu’à présent? Sur combien d’oreillers en fibre synthétique avait-il posé sa tête? Combien de plafonds avait-il fixés sans trouver le sommeil? Rien que des numéros sur des porte-clés. Plus récemment, des cartes magnétiques codées à son intention, inutilisables le lendemain. Il subissait, comme ça, l’avancée du progrès, l’apparition à son insu de nouvelles technologies qui redéfinissaient le temps de façon inédite. Et il était tout à fait possible qu’il crève avant la date d’expiration de sa MasterCard.

Son regard se perdit sur les auréoles de moisissures rongeant le mur. Chaque minute semblait aspirer la lumière depuis l’extérieur. Il fixait ce foutu mur comme autrefois il observait les nuages dans le ciel, sauf que les formes qu’il distinguait à présent ne lui suggéraient absolument rien. Il était devenu prisonnier du réel.

L’enseigne extérieure de l’hôtel s’alluma, une lumière rouge électrique se mit à clignoter sur le mur. Il se réveilla en sursaut, fut soulagé de constater que les aiguilles de sa montre avaient à peine bougé. La bouteille renversée avait dessiné une auréole sombre sur la couverture. Il se hissa sur un coude, remua ses orteils engourdis à travers ses chaussures en toile. Les bruits de la rue remontaient jusqu’à lui à travers les fenêtres mal isolées: sons diffus qui le rassuraient, écho de vies marchant sur les trottoirs et grimpant dans les airs. Il n’était pas seul, d’autres comme lui luttaient contre les jours, l’angoisse, la mort. Une tangente, un espoir à affranchir. Il n’était pas seul, sans être un des leurs pour autant. Non, lui était là pour tuer le rêve, tronquer l’imaginaire. L’enseigne au néon rouge de l’hôtel clignoterait la nuit entière, sur les murs, au pied du lit. On ne revenait jamais en arrière.

Il regarda une nouvelle fois sa montre. Il se leva, tendit ses mains à plat devant lui: les tremblements avaient cessé. Il but d’un trait ce qui restait du fond de la bouteille. Une énergie nouvelle montait en lui. Comme toujours à l’approche de l’action. Il allait donner la mort et la vie grouillait dans son ventre. Il n’était pas encore foutu, pas tout à fait vieux, bordel.

Il sortit un mouchoir de sa poche, essuya le verre, les bords de la table de chevet ainsi que les poignées extérieures et intérieures de la porte qu’il referma à clé. Il en fit de même avec la bouteille avant de la jeter dans la poubelle avec les emballages de nourriture. Face au lavabo, il déboutonna son pantalon et pissa longuement. Quand il eut finit, il laissa couler le robinet, attendit que l’eau brunâtre s’éclaircisse pour se rincer le visage. Il referma la poignée enveloppée dans la serviette, s’essuya avant de glisser un peigne dans ses cheveux gris et poisseux.

Tout était plus ou moins propre. Plus ou moins rangé autour de lui. Il fallait que ce soit propre et rangé avant de se mettre au travail. Chaque endroit qu’il avait visité. Toujours. Ainsi, la balle glisserait fluide, comme une excroissance s’échappant de son corps.

Il enfila une paire de gants en cuir léger, fit craquer ses doigts, coiffa un bonnet de coton noir, masquant ainsi son crâne rasé. Le couvre-lit déplié sur le sol, il inspecta une dernière fois la carabine, épousseta la lunette, vérifia l’angle de visée. Préparer son matériel était l’un les commandements du tireur d’élite. L’anticipation était une arme aussi efficace que son Sig Sauer chambré en 9 mm. À partir du moment où un acte s’accomplissait dans les règles de l’art, le constat de professionnalisme se situait au-delà du Bien et du Mal. En ce qui le concernait, la question ne se posait plus. Donner la mort n’avait rien de professionnel: c’était un acte de foi.

Il plia et rangea le couvre-lit dans l’armoire, récupéra son coffret vide qu’il boucla et emporta avec lui. Tout à l’heure, il démonterait son arme en moins de trente secondes. Une fois le fusil segmenté et rangé dans sa boîte, les événements reprendraient le cours du hasard. Il éteignit la lampe de chevet, ouvrit la fenêtre et l’enjamba. Il avança à pas chassés le long de la corniche, passa derrière l’enseigne lumineuse et sauta sur le toit plat de l’hôtel. L’édifice sur lequel il se trouvait dominait la ville. Dès qu’il s’accroupit derrière le muret, les sons et les lumières disparurent, happés par leur propre inertie. Au-dessus de lui, la voûte sombre du ciel égrenait ses milliards d’étoiles. Une brise caressait son visage. Il ne devait surtout pas se laisser avoir par la magie du ciel, des étoiles et du vent. Cette nuit où, il y a longtemps, maintenant, un enfant était né dans une étable avant de proclamer : tu ne tueras point.

Une quinzaine de minutes s’écoulèrent avant que son portable ne vibre à nouveau dans sa poche.

C’était le signal.

Un seul numéro par contrat, ligne désactivée. Seulement lui et l’Organisation. Lui, l’Organisation et la Cible.

La cible changeait constamment d’itinéraire. Ils étaient des dizaines comme lui, éparpillés sur le globe, dans l’attente du signal, stratégiquement disséminés sur les zones possibles de son passage.

Et maintenant, la cible arrivait.

Et la cible était pour lui.

L’air poivré piquait ses lèvres sèches. Il expulsa tout l’oxygène de ses poumons, se débarrassa de l’odeur épicée, entêtante, qui montait du port, relents de pourriture et de varech, de cumin et d’anis. Désormais, il préférait les parfums artificiels des déodorants aux odeurs corporelles, les émanations stéréotypées des métropoles occidentales à ceux plus troublantes des capitales du tiers-monde. Avec le temps, il avait appris à isoler le néant parmi les atomes, à photographier l’immobile là où il y avait du mouvement.

Au travers de ses gants, il éprouva le contact rassurant du bois lisse de sa carabine. Il évacua toute pensée jusqu’à ce que sa tête ne contienne plus que du vide. Sa tête qu’il levait au ciel, le cherchant du regard, les sens en alerte. Il fit basculer le levier d’un geste rapide, la balle s’engagea dans la culasse. C’était maintenant les minutes les plus longues. Une sorte de guerre des nerfs contre lui-même. Les meilleurs sortaient sur cette courte distance.

Il entendit d’abord les grelots, puis vit les rennes et, enfin, sa cible. Rouge à barbe blanche, nimbée de lumière évanescente.

Mais c’était bien lui, aucun doute : gras, rose et joyeux sur son traîneau.

Il le fixa dans son viseur. Son doigt se referma doucement sur la détente. Un coup, un seul. L’odeur de poudre remonta ses synapses. Adossé au muret, il cessa de respirer quelques secondes, réprimant la nausée, cette nausée foudroyante qui montait en lui chaque fois qu’un enfant cessait de croire au Père Noël.