Dans la brume de ce premier jour de printemps, les montagnes enneigées flottent au-dessus du lac de Thoune. Sur la terrasse de son chalet-résidence, Ibrahim al-Koni scrute les dunes de son Sahara intérieur. L'écrivain, né en Lybie, près de Gadamès, en 1948, a choisi ce paysage opulent après une longue errance. Elle l'a mené du désert et de sa langue natale touarègue à l'oasis où il a appris l'arabe, à l'âge de 12 ans. A 20 ans, il a quitté Tripoli pour Moscou. Il y a étudié à l'Institut Gorki avant de rejoindre Varsovie, où il a dirigé une revue littéraire. Depuis 1993, l'écrivain s'est fixé en Suisse. A ce jour, il a publié 58 livres en arabe: romans, essais, aphorismes. Six ont été traduits en français, dont le dernier, Les Mages, écrit en 1991, vient de sortir chez Phébus (lire ci-dessous). Habillé avec soin, en complet cravate, Ibrahim al-Koni a pourtant gardé du prince des sables que montre sa photo officielle l'élégance de la posture et des gestes, l'emphase du prophète. Conscient du poids des mots et des ambiguïtés de la traduction, il a voulu un interprète pour traduire ses propos de l'arabe, mais c'est surtout dans un allemand appliqué qu'il a répondu aux questions.

Samedi culturel: Depuis trente-cinq ans, même si vous retournez régulièrement dans votre pays, vous vivez en Europe. Pourtant, vos livres ne parlent que du désert. En faites-vous une métaphore?

Ibrahim al-Koni: La littérature n'est pas l'art d'écrire sur la réalité elle-même mais sur son ombre. La mission de l'écrivain est de transformer le monde en types et ces types en symboles. Il n'a pas besoin de lieux, il crée les siens. Je n'écris pas sur le désert mais à travers lui, sur l'essence même de l'existence, son sens. Le désert est une réalité métaphysique.

– Pourquoi avoir choisi la Suisse, si différente?

– Le désert m'a appris la liberté. Je peux vivre partout. En Suisse, j'ai trouvé des gens d'une grande gentillesse, proches des Touaregs dans leur rapport à la nature. Ils sont honnêtes, simples et clairs.

– Vous avez quitté d'abord la Lybie pour aller vivre dans des pays socialistes. Comment avez-vous vécu ce déplacement?

– C'était difficile mais, en tant qu'étranger, j'étais préservé, en quelque sorte intouchable. Et grâce au russe, j'ai pu accéder à la littérature et à la philosophie mondiales dont les œuvres sont peu et mal traduites en arabe. Le prix exorbitant à payer pour ces bénéfices, c'est la nostalgie. Pas seulement celle du pays, mais un sentiment plus profond, qui est le destin des écrivains qui cherchent la vérité.

– Et qui la trouvent?

– Même s'ils ne la trouvent pas, la quête en elle-même est vérité, c'est un trésor, une sorte de Graal. C'est vrai pour tout le monde. Chacun a une mission à accomplir sur terre. Elle peut être de cultiver la terre, de faire honnêtement son travail. Mais la mission des artistes, des écrivains est plus haute. Si tellement d'entre eux se suicident, ce n'est pas à cause d'une sensibilité plus grande mais parce qu'ils sont dépassés: nous rivalisons avec Dieu, nous voulons prendre la place du Créateur.

– Un des grands thèmes qui traverse vos livres est le conflit entre nomades et sédentaires. Pourtant vous avez choisi de vivre au milieu de paysans.

– Les sédentaires sont les esclaves de la terre. Les nomades sont toujours libres. Ils vivent dans une autre dimension, qui passe et qui coule comme l'eau, comme le temps. Mais cette liberté, on peut la trouver en soi, dans la méditation. Je pense que les paysans ont intégré cette dimension. Cette méditation n'est pas une prière, elle n'a besoin ni d'église, ni de mosquée, ni de synagogue. De toute façon, Dieu est un: comme dit saint Paul, c'est l'esprit qui compte, pas la lettre. Quand on en vient à une pratique ritualiste, la voie est ouverte au fanatisme, à l'extrémisme. C'est le problème avec Ben Laden, par exemple.

– Dans «Les Mages», l'or est un élément destructeur, maléfique. Pourquoi?

– Le métal des Touaregs est l'argent. L'or est un grand symbole mythique. Métal interdit que seuls les djinns ont le droit de posséder. C'est le grand combat entre être et avoir. On le trouve dans le mythe de Faust, chez Platon, chez les Touaregs comme symbole de la tentation de l'avoir aux dépens de l'être: c'est une idée éternelle.

– Dans vos livres, la frontière entre les humains, le monde animal et les éléments du paysage n'existe pas. Même le temps disparaît.

– C'est que le désert est la nature nue: on peut y errer dix jours sans rencontrer un humain. On est bien obligé d'avoir un rapport aux bêtes. Elles ont une âme, elles aussi, même si elles n'ont pas de raison. Si la nature joue un si grand rôle, c'est que j'écris des mythes plutôt que des romans. Il y a plusieurs voies pour cela: à la manière de Thomas Mann, qui s'empare d'un mythe et l'inscrit dans la réalité. A celle de Kafka, qui prend le réel et le transforme en mythe. Moi, j'ai pris une troisième voie qui mène entre terre et ciel, dans une vision poétique, romantique et métaphysique qui allie la philosophie au roman. On ne peut pas situer mes livres dans le temps normal; ils se déroulent dans un temps mythique. Dans le désert, le temps est arrêté, il cesse d'exister.

– Comment expliquez-vous que le Sahara exerce une telle fascination sur les Européens? Cette mode ne représente-t-elle pas un danger pour le milieu?

– Non, c'est plutôt une bonne chose. Dans le désert, le temps s'arrête. On peut toucher l'éternité de la main: les voyageurs se retrouvent eux-mêmes. Toute cette beauté les touche, éveille en eux des sentiments protecteurs. Ils vont jusqu'à rapporter leurs déchets chez eux pour ne pas salir. Ils sont plus respectueux que les Touaregs eux-mêmes. La présence de Dieu est si prégnante qu'elle éveille les consciences. Ceux qui ont fait du mal, ce sont ceux qui ont voulu emporter les symboles et les écrits gravés sur les pierres. Avec leurs calques, ils ont pris l'empreinte et détruit l'original. Mais en règle générale, les Occidentaux sont très conscients de la fragilité du milieu.

– Dans vos livres, les figures féminines sont fortes mais souvent connotées négativement. A travers la sexualité, elles représentent un danger?

– Non. Peut-être dans la société arabe mais dans le panthéon des Touaregs, la femme occupe une place importante. Les Grecs sont venus chercher la figure d'Athéna chez nous, Hérodote le dit. Et les Phéniciens aussi. Pour nous, la femme est un principe métaphysique. Il se peut qu'un personnage féminin crée le danger, c'est une simple question de construction technique.

– Vos livres sont traduits dans plusieurs langues européennes et non européennes, mais comment sont-ils reçus dans les pays arabes?

– Ils sont très populaires mais beaucoup les trouvent touffus, obscurs, trop profonds. Je crois qu'en Europe, au Japon, aux Etats-Unis, le public est mieux préparé à cette forme de roman philosophique.