Résurrection en cases de bande dessinée pour un peintre d’images pieuses qui a trouvé refuge dans les hauteurs du Valais au milieu du XIXe siècle: Simon, le dessinateur valaisan de Genève, et Daniel Varenne, le scénariste parisien, publient Le Déserteur, à la demande de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine nendard, à Haute-Nendaz. Simon (Simon Tschopp) est bien connu des lecteurs du Temps, pour y avoir publié d’innombrables dessins pendant de nombreuses années, après avoir travaillé au Nouveau Quotidien. Approché par l’association, il est choisi notamment sur la base de son travail sur Farinet, un album publié une première fois en 1989, avec le même scénariste. Les deux hommes s’étaient rencontrés et avaient sympathisé au Festival de Sierre quatre ans auparavant.

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Charles-Frédéric Brun, surnommé «le Déserteur» par les Valaisans qui l’ont côtoyé, est un mystère. Sans papiers et sans acte de naissance retrouvé, son nom est plus qu’incertain, tout comme son origine supposée: Colmar. Son surnom ne recouvre peut-être aucune réalité, même si sa stature en aurait fait un bon soldat pour Napoléon. Des quatre premières décennies de sa vie, on ne sait rien. Toujours est-il qu’à travers les Alpes savoyardes, suivant une filière de chanoines et de curés, il surgit un jour de 1843 en Valais, où sa vie, enfin, laisse des traces. Pendant un quart de siècle, qu’il neige ou qu’il vente, il vit à la dure dans les bois ou des granges, comme en pénitence. Adopté et protégé de la maréchaussée par les habitants de la région, il peint pour eux des images pieuses, décore des chapelles et prodigue des conseils de guérisseur. Il meurt en 1871 à Veysonnaz, à l’âge (peut-être) de 67 ans. Une sobre dalle atteste de son existence, devant l’église de Basse-Nendaz, à l’emplacement de son ancienne tombe.

Imprégnés des lieux

En 1966, l’écrivain français Jean Giono publie Le Déserteur, un roman inspiré du peu qu’on sait de Charles-Frédéric Brun. Il se base sur les documents et les photos que lui remet son éditeur, le Lausannois René Creux, qui lui commande ce récit pour accompagner la publication des œuvres du Déserteur qu’il a réunies. Malgré ce qui se dit parfois, comme sur Wikipédia, Giono n’a jamais mis les pieds en Valais; il a par contre tenté d’accréditer ce voyage pour justifier de ses recherches auprès de son commanditaire.

A l’opposé, Simon et Varenne sont partis sur les pas du Déserteur, en élaborant un itinéraire à partir du catalogue des œuvres du peintre, visitant des églises avant de se lancer à la recherche de clés chez l’habitant. Ils se sont aussi imprégnés des lieux et des paysages, qui sont si présents et vivants dans la bande dessinée. Le scénariste, malgré ses difficultés à se déplacer et sa vue fortement altérée, tenait beaucoup à cette sorte de pèlerinage.

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Simon tenait à un livre en noir et blanc, mais c’est lui aussi qui a proposé que les peintures du Déserteur, qu’il a entièrement redessinées, soient introduites en couleurs. «Charles-Frédéric Brun, si c’est son nom, est un peintre de très grande qualité, souligne le dessinateur. Le travail sur ses images est extraordinaire, alors que ses fresques sont plus banales; on le sent moins à l’aise avec les grandes dimensions. Dans la chapelle Saint-Michel de Haute-Nendaz, deux apôtres ont disparu, et je les ai recréés en me basant sur d’autres représentations de ces saints.» Egalement en couleurs, quelques pages d’introduction évoquent les hypothèses sur les premières décennies de la vie du proscrit, traitées à la manière des images d’Epinal, comme le fait le Déserteur dans son style à la fois naïf et maîtrisé évoquant les icônes ou les ex-voto.

Rencontre fictive

Alors que Farinet était traité avec un dessin rugueux évoquant la gravure, Simon a adopté cette fois un style semi-réaliste après discussion avec ses commanditaires, même si une approche plus enlevée lui aurait aussi convenu. Certains détails, comme les chapeaux traditionnels des Valaisannes, ont été discutés avec les historiens nendards et retouchés, pour accréditer l’authenticité du cadre, même si le récit et la personnalité très religieuse – voire mystique – du personnage sont par la force des choses largement imaginaires. «Mais nous avons intégré des éléments des quelques rares témoignages disponibles, note Simon, notamment quand Brun se montre très affecté par l’entrée des troupes prussiennes en Alsace, au début de la guerre de 1870.»

Fictive en revanche, la rencontre entre le Déserteur et Farinet, que les auteurs imaginent sur les bords du Grand bisse de Vex en mai 1870, mais plausible quant au lieu et à la date. Varenne a tout de suite imaginé cette réunion entre les deux proscrits, et Simon a volontiers souscrit à ce passage: «C’est un joli clin d’œil à notre album précédent et surtout, avec l’impertinence de Farinet accusé de blasphème par le Déserteur, c’est un contrepoint plaisant au climat religieux pesant qui entoure le personnage, ce qui est justifié mais qui ne me correspond guère… Et cela marque aussi les analogies entre ces deux personnages de proscrits, et l’accueil complice qu’ils ont reçu des montagnards.»

Célébrations en 2021

L’année prochaine, l’Association pour la sauvegarde du patrimoine nendard et les autorités de Nendaz entendent marquer les 150 ans de la mort du Déserteur par une série de manifestations, dont le programme dépendra de la situation sanitaire. Sont annoncés un spectacle musical, une exposition, la création d’un sentier du Déserteur, un escape game, ainsi que l’édition d’un catalogue raisonné de l’œuvre de Charles-Frédéric Brun. Un appel a été lancé aux propriétaires privés qui, très certainement, détiennent encore des œuvres non répertoriées, images, meubles ou crucifix peints, lettres qui pourraient compléter l’inventaire de ses œuvres, le plus souvent signées CFB.

Après avoir planché deux ans sur le passé, Simon change radicalement d’ambiance en publiant, avec sa petite maison d’édition Etagères, son Journal d’un confinement. Outre des dessins dans son style schématique et un peu déjanté, comme ce dialogue intérieur avec sa machine à café, il nous livre des images étonnantes. Elles sont travaillées à l’ordinateur à partir de ses photos, saisies au jour le jour dans la rue (avant ou pendant la pandémie), sur l’écran de la télévision ou chez lui, comme ces sardines à l’huile confinées dans leur boîte, puis déconfinées. Une manière de nous proposer de redécouvrir autrement ce qui nous entoure, un regard exercé sur des petits riens qui comptent autant que le reste dans cette période si particulière.


Simon et Daniel Varenne, «Le Déserteur», Ed. Favre, 64 p.

Simon, «Journal d’un confinement», Ed. Etagères, 92 p.