Bernard Dupaigne. Le Scandale des arts premiers. La véritable histoire du musée du quai Branly. Mille et Une Nuits, 264 p.

L'inauguration du musée du quai Branly par Jacques Chirac, à Paris la semaine dernière, et la découverte de sa spectaculaire collection permanente, a éclipsé les circonstances douloureuses dans lesquelles il est né, et les polémiques qu'il a suscitées. Un livre amer et désolé de Bernard Dupaigne, directeur du laboratoire d'ethnologie du musée de l'Homme de 1991 à 1998, est là pour le rappeler. Il s'intitule Le Scandale des arts premiers, la véritable histoire du musée du quai Branly, un musée qui est le produit de la volonté d'un individu, mais pas n'importe lequel puisqu'il s'agit du président de la République.

En fait de «véritable histoire», il s'agit de l'histoire des perdants, de celle que les personnels des laboratoires de sciences humaines du musée de l'Homme ont vécue. Ecartés de la décision de construire une nouvelle institution consacrée à leur champ de recherche et sans projets pour développer les travaux des chercheurs. Supplantés dans leur fonction d'experts par un homme qui, à leurs yeux, n'est qu'un marchand et un imposteur, Jacques Kerchache (décédé en 2001), qu'ils considèrent comme le mauvais génie du président de la République. Dépouillés des collections ethnographiques du musée de l'Homme et des quelques 250000 objets qui, avec ceux du Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie, ont été confiés au Quai Branly. Méprisés par leur institution de tutelle, le Museum National d'Histoire Naturelle, qui n'a rien fait pour permettre la rénovation du musée de l'Homme et a donc entraîné sa perte. Enfin, trahis par les universitaires et les jeunes diplômés qui acceptent de répondre aux commandes du quai Branly dans des conditions précaires et, selon eux, scientifiquement inacceptables.

Le livre de Bernard Dupaigne rappelle un autre ouvrage, consacré à ce qui était un autre fleuron de l'ethnologie française jusqu'aux années 1990, le musée des Arts et Traditions Populaires, qui a lui aussi été balayé par l'air du temps et par les opportunités politiques (Martine Segalen, Vie d'un musée 1937-2005, Stock). Mais contrairement à sa consœur, qui examine aussi les responsabilités de sa profession, Bernard Dupaigne ne voit que les calculs de ses adversaires et dramatise à l'excès le débat passionnant sur la signification et la présentation des objets et des œuvres appartenant à des aires culturelles différentes de la nôtre. Sa haine pour Jacques Kerchache ternit son propos. Ainsi quand il commente la mort de ce dernier à l'âge de 58 ans: «Peut-être se serait-il économisé en insultant moins les personnels du musée de l'Homme, et en se mêlant moins de l'organisation du Quai Branly.»

A cette réserve près, ce livre revient sur trois questions qui ne peuvent être écartées malgré le succès public phénoménal du quai Branly. Premièrement: l'usage de l'argent public, plusieurs centaines de millions d'euros pour la construction et les achats d'œuvres auprès de collectionneurs privés, dont Bernard Dupaigne affirme qu'une grande partie aurait été économisée si l'on avait relancé l'ancien musée de l'Homme et confié les acquisitions aux ethnologues qui auraient su les soustraire à la logique du marché. Deuxièmement: la lancinante question de la meilleure manière de voir et d'exposer les objets non européens. Même si les responsables du Quai Branly se défendent d'une vision purement esthétique, Bernard Dupaigne considère qu'ils ont abandonné les exigences ethnologiques, qui supposent de ne pas soumettre les œuvres des autres civilisations à nos propres conceptions du monde et de la valeur artistique. Troisièmement: la persistance de l'esprit colonial.

Dans un chapitre qu'il intitule «Un musée colonialiste», les guillemets sont de lui. L'ancien directeur du laboratoire d'ethnologie compare l'attitude des chercheurs, immergés dans le milieu social de ceux qui ont créé les objets, à celle des «esthètes» juste soucieux de collecter des objets précieux et les signes extérieurs qui garantissent leur authenticité. Il oppose le sérieux et la modestie des uns à la vanité des autres. Et la perte de sens d'œuvres arrachées à leur sol à la complexité de celles qui sont observées dans leur contexte. Tout cela mérite d'être discuté, même si l'on ne partage aucune de ces affirmations. L'ennui est que tout le livre est engoncé dans une rancœur qui finit par disqualifier son auteur.