Photographie

Le désordre magnifié à Genève

Les douze finalistes de l’édition 2015 du Prix Pictet sont exposés au Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge

Après le pouvoir et la consommation, le désordre. Lorsqu’il a appris que «Disorder» était la thématique choisie pour la sixième édition du Prix Pictet, Roger Mayou, directeur du Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge approché pour accueillir l’exposition, a rétorqué: «Vous serez à votre place chez nous!». Parmi les sujets évoqués par les douze finalistes figurent le dérèglement climatique, la guerre ou le chemin dangereux de l’exil, autant de questions courantes pour l’institution genevoise.

Lancé en 2008 par la banque privée, le prix de photographie vise à «sensibiliser le public aux enjeux du développement durable et notamment de l’environnement». Pour appuyer le propos, l’entreprise ne lésine pas sur les moyens: la récompense est dotée de 100 000 francs et l’exposition affiche un nombre impressionnant de tirages géants. 700 photographes ont soumis leurs travaux en 2015, 12 ont été retenus et c’est Valérie Belin qui a été couronnée par le jury international. La Française a travaillé sur la problématique de la surconsommation, des objets bon marché que l’on entasse, que l’on jette et qui se recyclent mal. Ses images en grand format consistent en un fatras de choses et de matières. Prise électrique, collier en plastique, cafetière métallique. Bonnet de bain, mannequin, nain de jardin. Des natures mortes qui posent l’inutilité de tant de possessions. Le Sud-Africain Pieter Hugo s’est lui aussi penché sur cette thématique, avec des portraits de jeunes travailleurs dans une décharge de composants électroniques au Ghana. Sentiment étrange de regarder ces visages noyés de fumées toxiques, un iPhone dans la poche.

Le réchauffement du climat est un autre enjeu récurrent. Matthew Brandt récolte des restes d’abeilles dans des fermes apicoles californiennes, qu’il utilise pour composer des images selon un procédé d’impression du XIXè siècle à base de gomme bichromatée. De loin, des cadavres d’hyménoptères éparpillés comme les miettes de pain sur une table ou regroupés comme un petit tas de cendres. De près, des corps en relief constitués d’une multitude d’autres petits corps. Sur le mur, une citation d’Albert Einstein: «Si l’abeille disparaissait de la surface du globe, l’homme n’aurait plus que quatre ans à vivre. Plus d’abeilles, plus de pollinisation, plus de plantes, plus d’animaux et plus d’êtres humains». «Nos finalistes sont choisis tant pour la qualité de leur travail que pour la force de leur propos», souligne Michael Benson, directeur du prix.

Gideon Mendel, de son côté, illustre brillamment le problème du dérèglement climatique. Entre 2007 et 2015, il a photographié des victimes d’inondations en Inde, au Brésil, au Royaume-Uni ou en Haïti. Tous, ou presque, posent debout, très dignes, dans ou devant leur maison, l’eau aux genoux ou au ras-du-cou. Neuf images sont présentées au MICR et le niveau de l’eau augmente un peu plus pour chaque portrait. Métaphore éloquente d’un monde aux catastrophes globalisées, la série permet aussi de se représenter que les conséquences ne sont pas identiques d’un endroit à l’autre. Habitants du Surrey britannique, Jeff et Tracey sont les seuls dotés de salopettes imperméables. «Notre époque se caractérise par le désordre. […] La maîtrise que nous avons de nombreux aspects de la vie nous a amenés à croire que nous avions plié la planète à notre volonté. La fragilité de cette présomption se révèle à chaque épidémie, tremblement de terre, raz de marée ou sécheresse», a déclaré Kofi Annan, président d’honneur, en remettant le prix en novembre dernier.

Egalement tournée vers l’humain, la photoreporter anglaise Alixandra Fazzina, a réalisé des portraits de réfugiés prenant la mer, de passeurs exaspérés par sa présence, de cadavres échoués sur le sable. L’Ukrainien Maxim Dondyuk, lui, s’est penché sur la révolution qui a embrasé son pays il y a deux ans. Il livre une vision fantomatique de Kiev; combattants poussiéreux dont on ne sait plus très bien à quel siècle ils appartiennent, camaïeux de gris et d’orange, casques des uns contre casques des autres, ciel bleu foncé butant sur le jaune des flammes en un éloquent rappel du drapeau national. Yang Yongliang, enfin, compose des paysages à partir de grues et de buildings, façon art pictural traditionnel chinois. Une manière intéressante – et effrayante – de réordonner le désordre.

Disorder, Prix Pictet, jusqu’au 8 mai au MICR, à Genève. Puis à Zurich.

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