D’un côté, L’éperon, une paroi vertigineuse de roc charbonneux et de neige vespérale que des brouillards diluent. De l’autre, tracé à la plume, Le climat: un ours blanc juché sur un frigo erre au gré d’une mer d’encre. Ces deux images en noir et blanc de Martial Leiter résument l’esprit de Dessin politique, dessin poétique, une exposition qui, en 271 œuvres produites entre le XVIe siècle et aujourd’hui, interrogent l’ambivalence de l’artiste tempérant sa colère à travers des travaux contemplatifs.

L’idée de cette confrontation est venue à Frédéric Pajak alors qu’il regardait un documentaire sur Otto Dix. Blessé pendant le premier conflit mondial, l’artiste allemand a exorcisé les horreurs de la guerre à travers des dessins d’une extraordinaire violence, mais aussi peint des paysages. Il n’est pas le seul à avoir une plume pour suriner et un pinceau pour panser. Pajak lui-même, dans sa jeunesse tumultueuse, a représenté militaires et capitalistes sous forme de sardines sardoniques au rostre proéminent; aujourd’hui, il s’engloutit dans la contemplation des arbres.

La douceur de l’univers de Jean-Michel Folon recèle une force corrosive. La manifestation lui doit son affiche, une aquarelle, justement intitulée La politique. Une silhouette humaine chancelle, tête explosée. Ce citoyen a-t-il été frappé par une météorite de droit divin ou le siège de sa conscience révoltée est-il entré en fusion, projetant un jet d’énergie vers les hauteurs?

Sempé et Doré

Baudelaire avait pressenti le lien entre politique et poétique, voyant dans la nature «l’empreinte constante de la poésie». L’exposition du Musée Jenisch affine l’intuition du poète et l’illustre. De façon très simple, avec deux gravures sur bois de Félix Vallotton, L’anarchiste, qui dénonce la répression populaire, et La Jungfrau, qui célèbre un sommet éternel. Même dichotomie en deux lithographies chez Gustave Doré: les ouvriers de Rats (d’égout) qui descendent sous terre expriment la misère humaine tandis que le marin qui contemple la mer dans Homme et barque véhicule une idée romantique.

Pour nombre de dessinateurs politiques, le versant poétique est un jardin secret. Topor transforme de Gaulle en goret ou le transperce de larmes sanglantes, puis, ni vu ni connu, fait de petits paysages boisés sur le motif. Sempé dessine un ensemble d’immeubles modernes sous un ciel envahi de verbiage et boniments radiophoniques agressifs, mais aussi un paysage de basse montagne avec de petits chalets blottis sur de tendres vallonnements: cette aquarelle a été retrouvée dans ses archives et il ne l’a signée que pour l’exposer à Vevey. Quant à Mix & Remix, pourfendeur sans trêve des errements politiques, il avait dans sa cuisine deux pastorales, une colline romaine et une futaie où s’égaillent quatre figures humanoïdes rudimentaires…

Gébé et Siné

Frédéric Pajak n’apprécie guère le dessin de presse, «vite dessiné, vite vu, vite oublié», dont le but est de «faire marrer». A ces auxiliaires de la pensée unique, il oppose les dessinateurs politiques qui ne s’embarrassent pas de bienséance, qui préfèrent la violence graphique à la dérision consensuelle. Ce sont les œuvres antimilitaristes de Pierre Fournier, promoteur de l’écologie en France, ou cette une de Charlie Hebdo, signée Gébé, qui enterre Pompidou avec une caricature impitoyable du défunt président, barrée d’une croix rouge et assortie d’un slogan vengeur: «Plus jamais ça!» Un exemple sidérant de révolte graphique est Mon dessin de la semaine. Ce crobard de Siné paru dans L’Express en 1961 consiste en un gribouillis d’encre noire, un vortex rageur qui laisse entrevoir dans ses volutes convulsives de Gaulle allongé, une équation selon laquelle la croix de Lorraine est égale à la croix gammée, une interjection, «Zut!» – et aussi un cœur amoureux. C’est une formidable traduction graphique de l’exaspération citoyenne et de l’anarchisme carabiné.

Parmi les 83 artistes réunis pour Dessin politique, dessin poétique, de Rembrandt à Noyau, de Goya à Micaël, d’Alexis Forel à Anna Sommer, émergent quelques révélations, dont les huiles de Dennis Lopatine. Son portrait de Charles Darwin, cachant la vérité de l’évolution à un singe, notre ancêtre, est extraordinaire. La férocité de ce surdoué venu du Kamtchatka lui a valu quatre assignations en justice en Russie. Il vient d’émigrer en France.

Deux marines font comme deux yeux bleus. C’est le regard de Jacques Pajak, père de Frédéric. Le Musée Jenisch, qui abrite la Fondation Jacques Pajak, a insisté pour accrocher ces deux gouaches azurées, précise le commissaire. La mer Adriatique à Fano 1 et 2 ne dépare pas la thématique. Elles ont ce miroitement maritime qui apaise l’âme, mais la masse aquatique est tressée de boucles nerveuses qui expriment les tourments de la conscience.


Dessin politique, dessin poétique. Vevey, Musée Jenisch, jusqu’au 24 février 2019. www.museejenisch.ch

Dessin politique, dessin poétique. Avec des textes de Michel Agnant, Frédéric Pajak, Julie Bouvard, Jean-Christophe Bailly, Philippe Garnier, Michel Thévoz, Delfeil de Ton, Jean-Noël Orengo. Le Cahier dessiné No 12, novembre 2018 – Musée Jenisch Vevey, 336 p.