Exposition

Dessiner dans l’espace, la méthode Picasso illustrée par l’exemple

Avec 240 œuvres dont 160 sculptures, le Musée Picasso de Paris consacre deux étages de son bâtiment rénové à un aspect méconnu de l’œuvre du plus grand peintre du XXe siècle

Encore Picasso! «Picasso. mania», qui confrontait l’œuvre du maître espagnol à celles des artistes contemporains qu’il aurait influencés, vient de fermer au Grand Palais. Une autre exposition va ouvrir à la fin du mois d’avril au MuCEM de Marseille pour examiner ses relations avec les arts et les traditions populaires. La Fondation Pierre Gianadda consacrera son exposition d’été à l’incroyable renouvellement de son œuvre tardive. Sans compter toutes les autres expositions qui ouvrent et qui ferment en permanence à travers le monde. C’est à se demander s’il y a encore quelque chose à dire et à apprendre sur le plus visible des artistes, toutes époques et toutes régions du globe confondues. La réponse est oui. Le Musée Picasso de Paris en apporte brillamment la démonstration. Il rassemble sur deux étages quelque 240 œuvres dont 160 sculptures, peu après la rétrospective sur le même sujet qui s’est terminée début février au MoMA de New York.

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En plus d’avoir été le peintre le plus prolifique de l’histoire avec des dizaines de milliers de tableaux, dessins ou gravures, Pablo Picasso (1881-1973) aurait donc été sculpteur. Un hobby, une distraction, une fantaisie? Pas du tout. Le premier catalogue raisonné de ses sculptures publié il y a quelques décennies comptait plus de 700 numéros. Il en recense maintenant plus de 1200 auxquels il faut ajouter environ 3000 céramiques dont les premières datent du début du XXe siècle et les plus connues l’ont occupé au tournant des années 1950. N’importe qui se contenterait d’être un peintre ou un sculpteur d’une pareille envergure. Pas Picasso. Grâce à la mise en présence de sculptures et de tableaux de la même période, l’exposition parisienne illustre une création en marche, une pensée sans cesse en action où les mutations de l’œuvre en deux dimensions sont toujours alimentées par des travaux en trois dimensions.

Courbes sensuelles

Ainsi la naissance du cubisme avec les têtes de Fernande datant de 1909, quand Picasso fait exploser le volume des modèles pour les reconstruire comme autant de surfaces emboîtées. Ainsi les dessins linéaires dans l’espace faits de tiges soudées qui correspondent à des travaux dessinés dont les lignes relient des points obtenus par de petites taches d’encre à la fin des années 1920; ou la «Femme au jardin» de 1929-1930 qui est un dessin tridimensionnel composé de lignes et de surfaces métalliques. Ainsi lorsque Picasso retrouve en volume les courbes sensuelles et enchevêtrées de ses portraits de Marie-Thérèse au début des années 1930. Quand il peint ses enfants qui s’amusent ensemble sur un tapis au début des années 1950 et leur subtilise parfois leurs jouets pour les associer dans un amalgame de plâtre qui finit par composer un singe ou une autre figure suggestive. Ou à partir du milieu des années 1950, quand il met en scène les personnages du «Déjeuner sur l’herbe» de Manet en découpages de carton au moment où il multiplie les variations picturales inspirées du même tableau, et quand il fabrique des portraits de Jacqueline avec de la tôle découpée.

Ce va-et-vient est systématique. C’est une manière de penser, d’agir et de résoudre chaque fois un problème avec les moyens du bord, ceux qu’il a sous la main dans son atelier. En 1914, Picasso réalise un petit assemblage à la cire composé d’un verre, d’une cuillère, d’un morceau de sucre et de quelques autres éléments. C’est le «Verre d’absinthe», la fée verte, breuvage adoré par les artistes à la fin du XIXe et au début du XXe siècle mais vilipendé par les tenants de l’hygiène publique. Picasso fait tirer plusieurs exemplaires en bronze qu’il repeint et auxquels il intègre d’autres matériaux. Il métamorphose ces reproductions en nouveaux exemplaires uniques et il est peut-être le premier au XXe siècle à s’interroger ainsi sur les relations entre l’œuvre singulière et sa multiplication mécanique. A deux pas, dans une vitrine, quelques tableaux de la même époque. Des peintures dans lesquelles sont intégrés des bouts de bois dont on imagine facilement qu’il a pu les trouver pas loin de son chevalet. La peinture va vers la sculpture. Et cette dernière revient à la peinture.

Recréer le visible

Picasso passe de deux à trois puis de trois à deux dimensions avec une énergie infatigable que le visiteur a littéralement sous les yeux. Il le fera toute sa vie. Protée génial, admirable ou détestable selon les goûts? Inconstant, comme on le dit être dans sa vie amoureuse? La diversité de son œuvre déconcerte si l’on s’en tient à ce que l’on voit en tant qu’histoires racontées, que lignes qui se déploient, que couleurs qui s’enchevêtrent. L’unité et la constance sont ailleurs. Elles ne sont pas dans les choses mais dans celui qui les réalise, dans le corps de l’artiste en action qui cherche à organiser l’espace tel qu’il le voit et tel qu’il le donne à voir, dans cette manière d’en prendre possession, de l’occuper, de le mettre en forme. En grand mais aussi en petit, dans la clôture de l’atelier et dans la frugalité de la guerre en 1943, avec ces quelques minuscules papiers découpés devenus chien, femme, oiseau ou tête de mort, regroupés discrètement dans une vitrine qui résume à elle seule l’entreprise modeste et orgueilleuse, la méthode d’un homme qui voulait recréer le visible de ses mains.


«Picasso. Sculptures». Musée Picasso, Paris. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 11h30 à 18h (sa-di de 9h30 à 18h). Jusqu’au 28 août. www.museepicassoparis.fr

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