Les dessins à corps perdu de Fred Deux exposés à Vevey

Beaux-arts Le Musée Jenisch célèbre la donation d’une soixantaine d’œuvres

C’est la découverte de Paul Klee en 1948 qui a fait de ce jeune prolétaire un artiste

La clé du mystère est là dans une vitrine de l’exposition du Musée Jenisch. L’objet a un nom prédestiné. C’est un très modeste catalogue d’une exposition de Paul Klee à New York en 1941. Ce petit objet est tombé sous les yeux d’un homme et a changé sa vie. Nous sommes en 1948, et Fred Deux est un modeste employé de librairie à Marseille. Il est né à Boulogne-Billancourt en 1924, a grandi dans un milieu prolétaire, à peu de chose près dans une cave, loin de toute culture. Après des débuts d’électricien en usine, il s’est s’engagé dans la Résistance. La guerre finie, ni l’armée ni l’usine ne le tentent et le voilà à Marseille dans cette librairie où il lit les surréalistes et découvre Klee.

A une collègue, il essaie d’expliquer ce qui se passe en lui: «J’ai découvert dans mon assiette la couleur et je n’attends les repas que pour écraser les légumes et y mettre une pointe de moutarde pour mettre de la lumière.» Et d’ajouter. «Je pars avec Klee…» Un de ses premiers dessins, en 1949, s’appelle Je nais. Comme dans son assiette de légumes, Fred Deux étale, étire une tache, la détoure, y cherche ses images intérieures, griffe dans l’espace qui s’ouvre quelques écritures et géométries. Tout est là.

Depuis, l’artiste expérimente. Les matières, celles des couleurs – il a par exemple utilisé de la peinture laquée pour bicyclette, celles des supports, papiers divers, cartons, qu’il marque parfois d’empreintes de tissus avant de dessiner. Au fur et à mesure, il prendra de l’assurance, de la finesse aussi. Il s’évadera des taches, ou plutôt en décidera plus fermement les contours. Pourtant, il reste une continuité dans cette production immense, forte de quelque 5000 œuvres, que l’artiste a répertoriées méticuleusement, comme le faisait Klee. Cette continuité est incarnée. Le corps, ses contours et ses profondeurs, ses membranes et ses organes, ses ossatures et ses sécrétions sont omniprésents.

Pourtant, on ne peut pas dire que l’exposition du Musée Jenisch soit habitée, comme peuvent l’être certaines expositions de portraits, ou de sculpture. Les dessins de Fred Deux nous font plutôt baigner dans un mélange de sexe et d’esprit, de biologie et de psychologie, d’enfantements et d’enterrements. Ils sont la vie en sursis, peut-être comme La Gana, ce roman-fleuve que Fred Deux publie en 1958 sous le nom de Jean Douassot.

Un deuxième moment en librairie sera décisif pour Fred Deux. C’est à la Hune, à Paris, qu’il rencontre en 1951 celle qui est toujours sa compagne, la graveuse Cécile Reims. Pour cette jeune femme dont la famille a été anéantie par la Shoah et qui a subi une grave tuberculose, l’art est aussi une renaissance. Un don permet au Cabinet des estampes du Musée Jenisch de posséder la quasi-totalité des éditions de cette grande dame du burin.

Récemment, une donation a aussi permis à l’institution veveysanne de recevoir 60 œuvres de Fred Deux et deux des quarante «livres uniques» qu’il a réalisés, mêlant écriture et dessin. C’est cette donation que célèbre l’exposition actuelle, mais aussi la parution d’un copieux volume de la collection Les Cahiers dessinés.

Fred Deux, Le For intérieur, Musée Jenisch, Vevey, ma-di 10h-18h (je 20h) jusqu’au 25 mai. www.museejenisch.ch.

«Je n’attends les repas que pour écraser les légumes et y mettre une pointe de moutarde pour mettre de la lumière»