Représentatif de l’art de Hodler, un croquis pour Le Jour, composition symboliste majeure, figure sur le catalogue de l’exposition des dessins de la collection Rudolf Schindler au Musée Jenisch. L’étrange manière dont retombe la chevelure très ondulée, à la façon d’un torrent, la torsion du corps, le geste de se détourner, et de se cacher le visage, font en effet de cette étude préparatoire, mise au carreau et annotée, une pièce exemplaire. Fondée sur «l’infini du geste», et opérant un choix parmi 660 œuvres sur papier de Hodler offertes en 2014 par Rudolf Schindler, cette exposition témoigne à la fois de l’activité du collectionneur et du rôle du dessin pour le peintre. Et vient, selon les mots de Julie Enckell Julliard, directrice de l’institution veveysanne, conforter la démarche du Musée Jenisch, orienté vers les arts du dessin et la gravure.

Le troisième en ordre d’importance, après ceux du Kunsthaus de Zurich et du Musée d’art et d’histoire de Genève, ce fonds graphique, s’il n’était pas inconnu des spécialistes, restait à ce jour assez mystérieux et en partie inédit. Personnalité gigogne qui «aura mené plusieurs vies en une», professeur de dessin à l’Ecole d’arts visuels de Bienne et Berne, qu’il aura longtemps dirigée, et artiste lui-même, créateur d’une galerie et curateur d’expositions, Rudolf Schindler, qui s’est éteint en février dernier à la veille de ses 101 ans, témoignait d’une fine connaissance de l’œuvre de Hodler, et d’intuitions particulièrement pertinentes.

Interventions radicales

Il a ainsi classé sa collection selon des critères, thématiques et formels autant que chronologiques, qu’il a lui-même mis au point, et n’a pas hésité à inscrire ses annotations, au crayon, à même les feuilles (parfois au cœur du timbre à sec de la succession), voire à intervenir plus radicalement sur certaines pièces. Il est allé jusqu’à recadrer des sujets, et à effacer des modifications tardives dues au peintre. L’exemple le plus frappant se trouve dans le beau Portrait de Berthe Hodler-Jacques (vers 1898), dont les yeux limpides semblent refléter quelque autre réalité, lacustre, marine, en tout cas lointaine. S’appuyant sur une esquisse préparatoire, le collectionneur a gratté la couche de peinture qui recouvrait le chignon, modifiant ainsi non un simple détail, mais la forme générale du sujet. On a d’ailleurs de la peine, en l’état, à imager la figure sans son chignon, qui lui donne une certaine hauteur et plus de dignité.

La collection Schindler vaut donc celles des musées zurichois, bernois et genevois, pour sa complétude, de la prime jeunesse du peintre au dernier mois de sa vie, et la manière judicieuse dont elle a été construite, non en misant sur le spectaculaire, mais en formant des sous-ensembles logiques fondés sur la démarche même de l’artiste. Enfin, elle est de première main, puisque son noyau provient de la veuve de Hodler et a été authentifié par elle. C’est d’ailleurs la rencontre avec Berthe Hodler qui a suscité le goût de cette collection chez l’amateur, certes déjà versé dans cette pratique qui consiste à amasser des objets (Rudolf Schindler possédait deux autres ensembles, d’estampes et de rouleaux japonais, ainsi que de statuettes primitives).

Une «étude» pour Le Jour, à l’huile sur toile, pièce maîtresse de l’exposition, s’est révélée, suivant l’intuition du collectionneur, un fragment d’une version primitive, dont un autre morceau se trouve conservé à l’Institute of Arts de Detroit. Dans le fragment exposé à Vevey, une femme au corps anguleux semble, de ses mains levées, soutenir le jour, dont la charge de lumière pèse sur elle.

Amour et souffrance

Rudolf Schindler a vécu une cinquantaine d’années dans l’intimité de ses Hodler, qu’il a révélés à tel ou tel connaisseur qu’il respectait, dont le grand spécialiste du peintre Jura Brüschweiler. Intimité est le mot, surtout lorsqu’il est question de travaux sur papier, que l’on feuillette comme un livre, et de groupes tels que la suite dédiée à Valentine Godé-Darel, tombée malade au moment où elle allait donner un enfant au peintre son amant. Hodler rendait visite à Valentine à Vevey, où elle était alitée.

Le cycle comprend un portrait de la petite Paulette, cette fille naturelle que Berthe adoptera, et suit avec une apparente distance, qui exclut le pathos mais nullement l’amour et la souffrance, l’amincissement du visage, comme sculpté par la maladie, jusqu’aux fameux portraits de la mourante et de la morte, en quelques traits.

L’infini du geste. Ferdinand Hodler dans la collection Rudolf Schindler. Musée Jenisch (av. de la Gare 2, Vevey, tél. 021 925 35 20). Ma-di 10-18h (je 20h). Jusqu’au 4 octobre.