Rares sont les artistes qui ont autant marqué leur époque. Une fascination qui tient à un étonnant amalgame de qualités et de défauts. Décryptage.

Le provocateur

La propension de Gainsbourg au scandale reste une composante capitale de son succès. Et contrairement à ce que l'on pense souvent, elle ne date pas de l'invention de Gainsbarre. C'est surtout avec la jeune Jane B. qu'il signe son premier vrai coup d'éclat: l'enregistrement de «Je t'aime moi non plus» en 1969. Tout juste dix ans plus tard, rebelote avec «Aux armes et cætera» et sa «Marseillaise» reggae qui fait hurler les anciens combattants et Michel Droit, transformant du coup Gainsbourg en hérault de la jeunesse libertaire.

L'opportuniste

S'amusant à décrier la chanson comme un «art mineur», Gainsbourg ne s'est pas privé d'exploiter les différents filons commerciaux qui se sont ouverts à lui. Non content de prêter sa plume à des interprètes avec qui il n'avait rien de commun (France Gall…), il s'est ingénié à suivre les modes avant de parvenir à les précéder. Gainsbourg, par exemple, se battra comme un diable pour signer la BO d'Emmanuelle 2 («Goodbye Emmanuelle») après avoir refusé de participer à un premier volet, qu'il jugeait condamné à l'échec. Suivant une logique similaire, il tentera de rééditer le «hit» de «Je t'aime…» en livrant sa version soft trois ans plus tard avec «La Décadanse».

Le polymorphe

Capable d'infiltrer l'avant-garde intellectuelle ou le monde de la variété, Gainsbourg était musicien, mais aussi peintre, cinéaste, acteur, romancier, ou réalisateur de spot publicitaires. Du timide auteur de 1959 qui bredouillait son angoisse le regard en coin au vilain papy libidineux des dernières années, Lucien Ginsburg aura offert mille visages. Autant de prises à la passion de son public.

Le plagiaire

Gainsbourg doit une grande partie de ses réussites au talent des autres. C'est en voyant Boris Vian sur scène qu'il se convainc «qu'il peut faire quelque chose là-dedans». Il adopte donc d'emblée le même style cinglant et les mêmes airs de dandy distant. Séduit par le swing d'un Trenet, d'un Cole Porter ou d'un Gershwin, il puise aussi volontiers dans le répertoire classique. A commencer par Brahms, Debussy et Chopin, auquel il emprunte le thème de «Lemon Incest» S'il le mentionne sur l'album, il n'en a pas toujours été ainsi. Considéré comme un album novateur, le Gainsbourg Percussions aurait été pompé sur le Drums of passion du Nigérien Babatunde Olatunji (c'est Guy Béart qui aurait vendu la mèche). De même, le journaliste Bruno Bayon, affirme que le maître lui aurait dérobé l'idée du titre de You're under arrest sans un merci. Plus significatives encore sont les relations qu'il entretenait avec ses «équipiers». Malgré la qualité unanimement reconnue du travail d'Alain Goraguer, directeur artistique de la première époque; de Jean-Claude Vannier, qui signe les arrangements de L'Histoire de Melody Nelson avant de se brouiller avec son commanditaire; ou encore du fidèle Lerichomme, qui a eu l'idée du fameux voyage en Jamaïque, les arrangeurs de Gainsbourg sont irrémédiablement confinés à l'arrière plan.