Ce n'est pas un tsunami, mais une marée tenace qui n'en finit pas de monter. En 2005, le polar a renforcé son emprise sur l'édition française. 1286 titres parus, près de 5% de plus que l'année précédente, contre 700 titres en 1995. En l'espace d'une décennie, le nombre de policiers publiés a presque doublé. Désormais, un livre sur cinq vendu en France appartient au genre: environ 20 millions de volumes écoulés, avec plus de soixante éditeurs totalisant plus de 80 collections.

Y a-t-il surproduction, saturation? Beaucoup d'éditeurs le pensent, ce qui ne les empêche pas d'être toujours plus nombreux à se lancer dans le noir tous azimuts. Les polars historiques ont le vent en poupe, mais on voit aussi émerger des collections régionalistes, œnologiques (Le sang de la vigne chez Fayard) ou pour jeunes (Souris noire chez Syros), aux côtés de romans d'énigmes ésotériques, dans la lignée du Da Vinci Code, et de thrillers de géopolitique-fiction surfant sur la peur de la grippe aviaire. Les meilleures ventes se font en poche, donc généralement en réédition, avec un petit nombre de stars qui réalisent des scores toujours plus importants: Dan Brown, Harlan Coben, Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell, Jean-Christophe Grangé. Dans le sillage de ces faiseurs, bons ou mauvais, d'excellents créateurs tirent leur épingle du jeu: Michael Connelly, Henning Mankell ou l'épatante Fred Vargas - dont l'avant-dernier livre, Sous les vents de Neptune, s'est vendu à 260'000 exemplaires.

Le bon côté du boom éditorial, c'est qu'il favorise les traductions de nouveaux auteurs anglo-saxons, mais aussi d'écrivains du monde entier, ou presque. La fièvre du polar n'agite en effet pas que la francophonie: le crime littéraire paie en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Scandinavie, en Russie, en Amérique latine et au Japon. L'édition française n'en finit pas de s'ouvrir à ces nouveaux mondes du genre. Aux avant-postes, des maisons réputées comme Rivages Noir, qui fête ses vingt ans en 2006 et dont les quarante nouveautés annuelles comprennent des romans cubains, mexicains, néo-zélandais. Ou la sexagénaire Série Noire, relookée en grand format avec de superbes photos noir et blanc en couverture: sous la houlette du jeune Aurélien Masson, la SN prend des risques, publie des Américains impertinents (Larry Beinhart, Victor Gischler) et renforce son pôle scandinave (Jo Nesbø, Asa Larsson). A signaler enfin le retour au polar d'Actes Sud, qui ressuscite sa collection Babel Noir, réservée aux auteurs français, et lance Actes noirs pour le domaine étranger, avec notamment le Suédois Stieg Larsson et le Brésilien Luiz Alfredo Garcia-Roza.

Pour le Bostonien Dennis Lehane, génial auteur de Mystic River, le roman noir tend à réapparaître en période de boom économique. En surface, tout va bien, la croissance promet à tous bonheur et prospérité. «Mais la réalité est différente, d'où la nécessité du «noir», qui dénonce les imperfections d'une société où la disparité entre les riches et les pauvres devient un peu plus choquante chaque jour. C'est la fonction du roman noir de ramener sur le devant de la scène, en pleine lumière, ceux que l'on préfère oublier: les exclus de la croissance [...]. Le roman noir, c'est la mauvaise conscience, cette voix qui vous murmure à l'oreille que non, la vie n'est pas rose, bien au contraire.»

A l'heure du capital volatile, des restructurations et délocalisations qui renforcent le pouvoir des actionnaires sur une plèbe précarisée, le succès mondial du polar témoignerait donc d'une forme de résistance culturelle à la globalisation. Allons y voir, voulez-vous? L'Agence Polar vous invite à un petit tour de quelques bouts du monde actuel: l'Amérique de Bush, la Scandinavie, le Japon. Impossible d'aller partout: libertaire et dérangeant, le polar n'a pas droit de cité dans les républiques islamiques, s'accommode mal des dictatures, balbutie en Afrique noire. Mais les écrivains occidentaux savent aussi se délocaliser, se font reporters-détectives dans des pays qui n'ont pas encore pu développer une pratique autochtone du roman policier (Thaïlande, Laos). Affaire à suivre. On finira bien par tout savoir sur les fractures de ce monde ébréché.