Dans le remarquable «Journal de la chute» qu’a signé Michel Laub chez Buchet-Chastel en 2014, le fantôme d’Auschwitz sous-tend toute la narration. Le grand-père, immigré au Brésil, a totalement occulté le fait d’en avoir réchappé après y avoir perdu toute sa famille. Le père a surinvesti cet héritage silencieux, jusqu’à provoquer un rejet chez le narrateur, un homme encore jeune qui voit ce père disparaître dans les brumes d’Alzheimer et lutte avec ses propres angoisses.

Deuxième volume d’une trilogie dont «Journal de la chute» est le premier, «La Pomme empoisonnée» joue également entre la grande histoire et les destinées individuelles. Ici aussi, Michel Laub procède par paragraphes numérotés, et phrases brèves qui donnent ce mélange particulier et attachant de lyrisme et de distance.

Nirvana à Sao Paolo

Le narrateur revient sur un événement qui a marqué sa vie, vingt ans auparavant, en 1993. Il était alors un adolescent, étudiant en droit, membre d’un groupe de rock, contraint d’effectuer son service militaire au Centre de préparation des officiers de réserve de Porto Alegre.

Le livre doit son titre – et sa tonalité – à un morceau de Kurt Cobain: «Drain you», où il est question de pomme empoisonnée. Le concert de Nirvana au stade Morumbi, à São Paulo, est l’événement qui cristallise les éléments du récit. En 1994, peu après cette prestation calamiteuse, Cobain se suicide à 27 ans. Le massacre des Tutsis au Rwanda commence. Et la vie du narrateur est bouleversée.

L’ongle

Retour en arrière: quelques mois avant le concert de Nirvana, Valéria est entrée dans le groupe d’ados comme chanteuse. A l’aube de leur relation amoureuse, elle a averti le narrateur: «A partir de maintenant, impossible de revenir en arrière.» Elle a dix-huit ans, comme lui, mais «quelques décennies de plus», des exigences absolues d’abandonnique et le sens de la provocation. Sa mère s’est suicidée quand elle avait quatre ans. Entre elle et le garçon se joue un jeu dangereux de trahisons, jalousies et défis.

Le concert est un enjeu: elle y va avec leur copain, L’Ongle, avec lequel les rapports sont troubles. Lui est retenu à la caserne. Il envisage de déserter, au risque de la prison. Mais il est pris dans une histoire de joint, de délation et de prix à payer qui l’empêche de rejoindre les deux autres, une défection qui marquerait la fin de la relation avec Valérie, s’il ne s’était pas passé beaucoup plus grave encore.

Accident

C’est bien une pomme empoisonnée que les amoureux se sont tendue (dans l’original de Cobain, il y a également une relation fusionnelle et dévorante, mais «sans» la pomme). Deux mois après le concert, le jour de son anniversaire, le garçon reçoit, en livraison retardée, une carte que Valéria lui avait envoyée de São Paulo, avec les paroles de «Drain you». Un accident de voiture – en est-ce bien un? – l’envoie à l’hôpital, met un terme à son service militaire et à ses études de droit. Suicide du chanteur de Nirvana. Départ pour Londres. Petits boulots. Fin de l’adolescence.

Génocide

Vingt ans plus tard, le narrateur, devenu journaliste (comme l’auteur), est appelé à interviewer l’«Anne Frank du Rwanda», Immaculée Ilibagiza. En 1994, elle est restée enfermée dans une salle de bains avec sept autres femmes pendant 90 jours. A cette époque, Cobain se tirait une balle, et le narrateur déprimait à Londres. Le Rwanda ne l’intéressait nullement. Plus tard, Immaculée a pardonné au voisin qui a assassiné sa famille. Elle est en tournée de promotion de son récit. Les 101 fragments de «La Pomme empoisonnée» reconstruisent dans le désordre chronologique l’histoire de Valéria, celle du rockeur et celle d’Immaculée.

Amour

Valéria s’est brûlée elle-même, dans un geste bizarre. Cobain a échappé à la pression médiatique par la mort. Immaculée a survécu à une expérience radicale et prêche désormais l’amour universel. «Cela avance-t-il à quelque chose, demande le narrateur à Valéria, dans une conversation imaginaire, si au bout du compte elle ne fait rien d’autre que débiter son baratin insipide et mièvre dans une conférence pour bonnes sœurs bigotes?» Qu’est-ce qu’aimer, s’engager dans une relation «jusqu’au bout», choisir de vivre ou de mourir, être fidèle et à quoi?

Un suicide modifie tout ce que son auteur a pu dire, chanter ou écrire

Michel Laub pose ces questions sur ce ton détaché, parfois ironique, souvent neutre et profondément mélancolique qui est sa marque. Sous l’apparente sécheresse, un beau récit romantique.


Michel Laub, La Pomme empoisonnée, traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nedellec, Buchet et Chastel, 130 p.