Une heure de lectures en anglais, une fin d'après-midi d'été, au château de Lavigny, sur la Côte vaudoise. Six écrivains venus des quatre coins du monde passent ici trois semaines en résidence d'écriture. Les deux Etats-Uniennes n'ont pas de problèmes de traduction, puisqu'elles ont l'heur d'appartenir à un pays dont la langue est censée être connue sur la planète entière. Heureusement, ce qu'elles lisent est de la littérature, une matière qui résiste mieux à l'excès de compréhension que les slogans publicitaires ou les aphorismes de Bill Gates.

La Sud-Africaine noire écrit en afrikaans, le Bulgare en bulgare, le Danois en danois et le Colombien en espagnol. Ils ont traduit ou fait traduire des extraits de leurs textes et ils les lisent dans cet autre anglais – chacun le sien – dont la fonction semble être de rendre linguistiquement palpable la synthèse du particulier et de l'universel. L'universel, c'est cet idiome tout terrain par lequel il faut bien passer pour tenter de se faire entendre; et le particulier, c'est l'accent irréductible, rocailleux ou chuintant, anguleux ou chantant, qui fait écho à l'unicité de l'histoire ou du poème, à la diversité géographique et intérieure des lieux où cette histoire, ce poème ont été écrits.

Le Danois semble se satisfaire de son anglais de Scandinave, mais les trois autres ont choisi de lire aussi au moins quelques lignes, ou l'un de leurs poèmes, en langue originale. On ne comprend rien, ou on comprend peu, et pourtant on comprend quelque chose: que ce qu'il y a à comprendre n'est pas seulement le sens, mais ce qui se tient derrière le sens, ce qui est de toute façon indicible et qu'il ne suffit pas de savoir la langue pour saisir.

L'anglais des autres, par bonheur, ne sert pas qu'à communiquer, il sert aussi à prendre la mesure de notre étrangeté mutuelle. Un poète bulgare qui lit en anglais ne cesse pas de lire en bulgare, et c'est justement ça qui donne envie de l'écouter.