Un chat noir passe devant le snack-crêperie Dune-West et court se réfugier sous la baraque en bois des WC-Douches-Payants. L'endroit est désert et le vent glacial, début janvier, sous la grande dune du Pilat, près du bassin d'Arcachon. Le sable descend jusqu'aux pins. Le village de bars à frites est clos pour l'hiver. Les volets sont cloués. Et l'on imagine mal, la tête rentrée dans le col, que des milliers de touristes se pressent ici en maillot de bain pendant l'été au milieu des parfums de crème solaire.

Des barrières métalliques et des rubans rouge et blanc interdisent aux visiteurs le chemin de la plage, dissimulée par la dune. Le pétrole du Prestige, brisé en deux face aux côtes d'Espagne à plusieurs centaines de kilomètres, égrène ici ses plaques visqueuses, noirâtres et toxiques. La bise souffle en rafales violentes, il fait

– 10 °C. On a choisi cette dune, le point le plus haut de la région, pour aller contempler le désastre. Il faut monter, ascension impossible sur le sable gelé, dur comme de la pierre. La dune est morte. Un homme fort en bonnet, survêtement et chaussures de sport, s'approche à petites foulées pour aller faire son jogging, un habitué, qui sautille, s'engage sur l'arête de sable, renonce, et s'éloigne en faisant un salut qui ressemble à un haussement d'épaules.

Est-ce un paysage, cette vue figée et battue par le vent? Cette plage salie, violentée? Il y a un deuil, sans cadavre sauf les oiseaux (mais ici il n'y en a pas), peut-être un crime que l'on ne peut décrire sans se perdre dans la sentimentalité. Les images, les photographies, les reportages télévisés sont impuissants (toujours les mêmes, ils en disent trop). Il n'y a presque rien à voir. Là-bas, au loin, de petites silhouettes en combinaison blanche raclent le sol avec des pelles.

L'art a su représenter la puissance menaçante de la nature et l'audace héroïque des hommes qui l'affrontent. Cette petite mort du monde sans grandeur, provoquée par un méfait minable, se dérobe à toute représentation.