Trois minutes de malheur. D'abord quelques accords très sages au piano. Et un souffle déchiré par la drogue et l'alcool, un homme jouant à peine, des notes titubantes qui s'accrochent à elles-mêmes, et se noient. Un saxo qui ne rit plus comme autrefois. Stop, Charlie Parker! Il y a plus de cinquante ans. Tu étais sur la pente qui mène à la mort. Tu as voulu rire trop fort. On te fuyait. Maintenant, tout le monde te connaît. Même Céline Dion, même Jenifer, même Johnny Hallyday qui a chanté sur ces paroles de Michel Berger: «Lover Man/ C'était comme un cri d'amour/ Lover Man/ Pour éloigner les vautours,/ Mais là où tu es/ Charlie, sois pas inquiet/ Moi, Lover Man, je connais.»

Mozart est mort très jeune. Beethoven était sourd. Schumann était fou. Nietzsche avait la syphilis. Picasso aimait les femmes. Klee jouait du violon. Et «Parker, c'était quoi/ Un homme simplement/ Avec le génie au bout des doigts». Il ne pleurait pas, Parker. Pas en public. Il avait le saxo rempli de larmes, mais il jouait les yeux fermés. Je dis Parker. Vous l'imaginez en direct à la télé: plutôt tomber raide mort que pleurer. Je dis Parker, mais j'aurais pu dire… Qu'importe. On ne pleurait pas en public. Il a fallu apprendre.

«Tu te crois supérieur parce que tu as les yeux secs? Tu penses que c'est viril? Tu caches tes émotions? Tu en as peur? Tu crois que c'est réservé aux femmes et aux enfants?» Alors, on s'est exercé, on s'est lâché, on se disait que c'est la rançon de l'égalité: les femmes travaillent et les hommes pleurent. Au début, c'était presque agréable: «Tu vois, tu peux pleurer, ce n'est pas si difficile!»

On avait reconquis un territoire caché tout au fond de soi-même. On pleurait en chœur, entre amoureux. On ne ravalait plus ses sanglots dans les assemblées politiques. On s'est mis à exhiber des effusions larmoyantes en gros plan sur les écrans, une effrayante sentimentalité, sans distinction entre les petites et les grandes douleurs. Plus besoin de soigner paroles et musiques. Désormais, on a les larmes.