Culture

Détectives exotiques (3/8). Chen Cao, flic et poète Enquêtes au pays du capitalisme rouge

Né à Shanghai, Qiu Xiaolong a choisi l'exil aux Etats-Unis après le massacre de Tiananmen. Son personnage, l'inspecteur Chen est resté et affronte, tant bien que mal, les contradictions du monde chinois des années 1990.

Son modèle pourrait être le juge Bao: ce personnage historique d'époque Song qui apparaît dans l'opéra de Pékin comme un magistrat inflexible et perspicace, pourfendeur impitoyable de la corruption. La Chine moderne a d'ailleurs tant besoin d'hommes de cette trempe qu'elle a fait du mythique juge Bao le héros d'une série télévisée. Mais Chen Cao (prononcer Tch'en Ts'ao), jeune inspecteur principal de la police criminelle de Shanghai promis à un avenir radieux - pensent ses amis et fulminent ses ennemis -, pour être féru d'histoire chinoise et de littérature occidentale, n'est pas rêveur pour autant. Il sait qu'il n'a rien d'un héros mythique. Si son entourage aime comparer la popularité que lui a value son habileté à résoudre les affaires criminelles à celle du juge Bao, Chen sait bien que son illustre ancêtre est «une simple image satisfaisant un fantasme collectif».

Lutter contre la corruption dans la Chine de la fin du XXe siècle n'a rien d'une partie de plaisir. La tâche mène tout homme, aussi brillant soit-il, à se confronter tôt ou tard à ses propres limites. Chen sait qu'il n'est pas infaillible. Il est assez sensible au charme féminin et parfois même à la flatterie pour peu que la soirée soit un peu arrosée. Aussi l'inspecteur répète-t-il avec lucidité cette sage formule léguée par son père, érudit distingué adepte de Confucius: «Il y a des choses qu'un homme peut faire et des choses qu'il ne peut pas faire.»

Malgré son usage immodéré des proverbes, l'inspecteur Chen n'est pas un flic chinois ordinaire. «Son grand front, ses yeux perçants, son expression intelligente» le font ressembler «plus à un érudit qu'à un policier».

Telle la Chine, où s'affrontent archaïsmes et modernité, Chen Cao est un homme qui se meut entre deux mondes: entre l'orient et l'occident, entre le délicieux thé puits du dragon qu'il affectionne et un petit café brésilien bien corsé qu'il déguste volontiers quand il ne choisit pas plutôt un verre de chardonnay.

Son voyage personnel vers l'occident a commencé un matin des années 1970, par une aube pluvieuse dans le parc du Bund en plein centre historique de Shanghai. Venu pratiquer le tai-chi, sans trop de conviction, son attention est soudain attirée par un manuel d'anglais oublié sur un banc. Le livre fait basculer son destin. Il continuera de venir tous les matins au parc, mais abandonne les mouvements traditionnels pour l'étude assidue de l'anglais. Voilà qui le mène à l'Institut des langues étrangères de Pékin, puis, à défaut d'une carrière diplomatique entravée par l'existence d'un oncle «contre-révolutionnaire», vers un poste à la police criminelle de Shanghai. Deng Xiaoping vient d'arriver au pouvoir et désormais les jeunes cadres sont promus non plus en fonction de leurs origines prolétariennes, mais selon leurs mérites. Chen en profite.

Dix ans plus tard, dans une Chine secouée par les événements de Tiananmen, en pleine mutation, Chen a environ 35 ans, et il est devenu un inspecteur principal bien placé pour de futures promotions. «On a besoin de gens pour travailler à l'intérieur du système», professe-t-il. Il a l'oreille de l'homme du Parti au sein de la police. Il possède une petite amie aussi fuyante que pékinoise, mais qui est aussi fille d'un membre du puissant Bureau politique. Il rend visite à sa mère dans la Mercedes du service ce qui impressionne les voisins et console la vieille dame du célibat de son fils unique.

Quand il ne se bat pas, avec son fidèle adjoint Yu, contre des triades aux milles visages qui poussent leurs ramifications jusqu'au sein de ses services ou contre des fonctionnaires très corruptibles dotés d'appuis invisibles en haut lieu, Chen est poète et traducteur de T. S. Eliot. Ces activités lui valent les sarcasmes de ses chefs. Mais la fréquentation de la littérature lui confère l'ironie, le recul et la finesse nécessaires à ses missions. C'est aussi la poésie qui l'aide à surmonter ses échecs: «Rien ne peut jamais être parfait. Puissions nous vivre longtemps», se dit-il, citant Su Dongpo.

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