La dette, un esclavage moderne?

Dans un livre magistral, David Graeber démonte nos convictions sur le marché, le crédit, la monnaie et la morale

Genre: Essai
Qui ? David Graeber
Titre: Dette. 5000 ans d’histoire
Trad. de l’anglais par Françoise et Paul Chemla
Chez qui ? Les Liens qui libèrent, 622 p.

C’est un maître livre: stimulant, drôle, profond, provocateur, brillant, rigoureusement documenté – et, derrière une expression à la fois claire, imagée et agréable, sacrément complexe. Il faut dire que l’auteur, l’anthropologue américain David Graeber, ne s’est pas attaqué à une mince affaire. Lancée à partir d’une question simple – pourquoi payer ses dettes répond-il à une exigence morale si forte? –, son enquête finit par englober l’ensemble des échanges interhumains, qu’ils soient commerciaux, hiérarchiques, familiaux ou financiers, dans le monde entier, des origines à nos jours.

Les origines, on le sait, sont souvent mythiques. Dans le cas précis, c’est avec un mythe où la dette brille par son absence que l’auteur commence sa quête: celui, formalisé par Adam Smith et repris par tous les manuels d’économie, où deux individus nous ressemblant en tout point mais vivant à l’aube des temps, las d’échanger des pommes contre des peaux de mouton, inventent la monnaie et donnent ainsi naissance au marché.

La persistance de ce mythe est d’autant plus étonnante que tout le savoir ethnologique et historique le dément. Dans les sociétés premières qui ont pu être observées, un troc très ritualisé est réservé aux rares échanges entre tribus et groupes. A l’intérieur de ces derniers, il est de mise de partager. Les occasions de générosité – une bonne prise, une récolte favorable – alternant avec les situations de besoin –, une case à construire, un outil cassé – chacun finit par être alternativement le bienfaiteur et l’obligé de l’autre. Ces échanges forment la trame du tissu social et nul n’imagine qu’ils sont purement matériels: ils expriment, y compris dans les affrontements auxquels ils peuvent donner lieu, toute la complexité des relations interhumaines.

Le compte en monnaie n’est pas absent de ce tableau. Mais il est réservé à ce qui nous semble le moins comptabilisable: l’acquisition d’une épouse, le prix du sang des codes germaniques. Le prix ainsi fixé pour la vie humaine, font toutefois remarquer les anthropologues, ne libère jamais entièrement. Il sert au contraire à marquer symboliquement la dette inextinguible qu’implique le meurtre ou, dans un autre registre, le fait de se voir confier une épouse capable de donner des enfants.

Comment est-on passé de tels systèmes – que David Graeber se garde d’ailleurs d’idéaliser, rappelant au contraire ce qu’ils peuvent avoir de très contraignant – à un monde qui plus que jamais vit à crédit tout en considérant l’échange comptant comme la norme et l’endettement comme une faute morale? L’explication suit plusieurs fils conducteurs que chaque époque voit s’entremêler de façon différente.

Le prix des humains, d’abord. S’il est inestimable s’agissant d’un homme libre inséré dans une société où son statut unique est déterminé par les liens spécifiques qu’il a tissés avec les autres membres du groupe, il devient tout à fait calculable pour un esclave arraché à sa collectivité d’origine, sans droits et sans dus. L’esclavage est au cœur du développement des économies capitalistes, une évolution où la pratique consistant à régler les dettes nées entre groupes humains par l’échange de femmes pourrait avoir joué un rôle.

La dette, en tout cas, est étroitement liée à l’asservissement. Au milieu du troisième millénaire, c’est par milliers que les paysans et leurs familles se retrouvent assujettis aux créanciers. A telle enseigne que les gouvernements sont amenés à remettre régulièrement les pendules à zéro – «déclarations de liberté» sumériennes ou années sabbatiques hébraïques. C’est dans ce contexte où elle peut contraindre un homme à vendre sa famille que la dette devient affaire d’honneur et de culpabilité. Une explication peut-être à l’émergence des représentations patriarcales qui font de la vertu des femmes la mesure de l’honneur des hommes.

La monnaie, elle, reste longtemps stockée dans les temples, où elle sert avant tout d’unité de compte pour des engagements qui se règlent à terme et en nature – orge, travail, etc. C’est avant tout entre étrangers – voire entre ennemis – qu’il importe de payer et surtout d’être payé comptant. On voit ainsi l’usage de pièces métalliques se répandre dans les derniers siècles précédant notre ère, à un moment où les guerres se multiplient, entraînant une demande accrue d’espèces pour régler la soldatesque et une circulation accélérée de l’or des butins.

Cette circulation se tarit au Moyen Age. Dans le monde musulman, on fait affaire en se serrant la main, le regard vers le ciel, ainsi pris à témoin de l’engagement. Partout, le crédit d’un homme s’identifie à la confiance qu’on peut placer en son honneur, d’autant que l’usure est interdite, excluant tout recours du créancier à la force publique. Qui prête, font toutefois valoir les juristes chrétiens à l’aube de la Renaissance, se prive d’un profit qu’il aurait pu réaliser ailleurs. Cela justifie un intérêt raisonnable – et surtout l’idée, promise à un brillant avenir, que la fortune tend par nature à s’accroître indéfiniment. Le premier effet de cette évolution est de criminaliser la dette – et de faire du paiement comptant, grâce également à la grande quantité de métal précieux que des conquistadores endettés jusqu’aux dents extraient en Amérique, le modèle idéal des échanges.

Mais ce n’est qu’un modèle. Au moment où Adam Smith l’immortalise, il ne s’applique ni au négoce rural ni au plus mondialisé des marchés, celui de la traite négrière. Le crédit alimente aussi les compagnies privées qui, appuyées sur la force des Etats, partent à la conquête commerciale du monde. Il n’est plus alors question d’honneur mais d’intérêt précisément calculé et de parité or – le billet de banque naît à la fin du XVIIe siècle à partir d’un prêt consenti à Guillaume III par des négociants londoniens. La confiance, désormais, est garantie, non par l’honneur mais par des espèces sonnantes et trébuchantes.

Nous partageons encore l’imaginaire de ce système mais en réalité, nous l’avons quitté en 1971 lorsque Richard Nixon a suspendu la convertibilité du dollar en or. Désormais, le remboursement des dettes de tout un chacun est exigé en titres tirés sur la dette en expansion constante des Etats-Unis. Comme dans les empires antiques, de la Chine à la Mésopotamie, on compte dans une monnaie dont la parité repose, en dernier ressort, sur la force militaire capable de l’imposer.

Une violence dont le fil court, lui aussi, tout au long de l’histoire mais reste le plus souvent invisible à nos yeux, aveuglés par la fausse évidence d’un développement spontané du marché à partir d’un improbable troc primitif.

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Deutéronome 23, 20-21

Passage de la Bible cité dans «Dette. 5000 ans d’histoire», p. 348

«A l’étranger tu pourras prêter à intérêt, mais tu prêteras sans intérêt à ton frère»