Les invités surprises, c’est eux. Au printemps passé, aucun turfiste sérieux n’aurait parié sur l’actrice Natacha Koutchoumov et sur le metteur en scène Denis Maillefer pour succéder à Hervé Loichemol à la tête de la Comédie de Genève, dès le 1er juillet 2017. Qui aurait pu penser que ce duo-là serait chargé d’inaugurer au printemps 2020 la Nouvelle Comédie, cette chimère genevoise?

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Vous avez dit chimère? Plus pour longtemps. Aujourd’hui, c’est encore un grand vide cerné par les palissades. Mais bientôt s’y dressera une maison de verre à 100 millions, soit le chantier culturel genevois le plus ambitieux de ces trente dernières années. Avec sa grande salle de 500 places et sa petite de 200 sièges, ses ateliers de construction, ses studios de répétition, son café, ce bâtiment promet de voguer loin. C’est autour de ce fleuron que s’organisera le tout nouveau quartier de la gare des Eaux-Vives, cette station phare de la liaison Cornavin-Annemasse.

Mais ils débarquent, dans le studio bondé de la Comédie. Voyez-les, on dirait deux jeunes premiers appelés sous les feux par le libéral Thomas Boyer, président de la Fondation d’art dramatique (FAD), cet organe composé de conseillers municipaux qui veille sur le destin de l’institution depuis 1979. Comme un soir de première, la salle ovationne ces lauréats. Sur l’estrade, Sami Kanaan, le patron de la Culture en ville de Genève, la Conseillère d’Etat Anne-Emery Torracinta, le vice-président de la FAD Gérard Deshusses, se font soudain petits.

31 candidatures au départ

A ce moment-là, même les esprits chagrins ne pensent plus à ces noms illustres qui ont longtemps fait figure de papables. Oubliée l’hypothèse d’un Olivier Py à la tête de la Comédie. L’artiste a d’autres chats à fouetter au Festival d’Avignon. A la trappe l’idée d’un créateur helvétique d’envergure européenne aux manettes. Le Soleurois Stefan Kaegi, qui brille à la croisée des arts plastiques et du théâtre documentaire, a bien fait partie du dernier carré – quatre candidatures retenues pour l’ultime round, sur 31 dossiers au départ. Mais il a été écarté, comme la jeune artiste belge Anne-Cécile Vandalem, accompagnée pourtant d’un administrateur français de renom, c’est-à-dire aussi doté d’un carnet d’adresses.

Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer, donc. La première, Genevoise d’origine russe, promène une élégance Nouvelle Vague, une intensité qui la distingue depuis longtemps au cinéma – dans les films de Lionel Baier – et sur les planches. Le second a la sécheresse du cycliste que la montagne sublime – l’enfant de Pampaples, dans le canton de Vaud, est un amoureux de la petite reine. Ses spectacles vibrent, à fleur de peau souvent, délicats aussi. Ils se sont rencontrés en 2004, année où Denis Maillefer la dirige dans le très musical «Je vous ai apporté un disque». Depuis, ils ne se sont jamais perdus de vue.

Une troupe à demeure

«Il y a neuf mois, nous nous sommes mis à rêver ensemble, raconte Natacha Koutchoumov. Nous faisions ce constat: les théâtres européens où la création est la plus passionnante ont des groupes d’artistes qui leur sont attachés. Nous sommes allés en Allemagne, en Russie voir comment ils travaillaient. Et nous avons planché sur l’idée d’une maison qui aurait un collectif à demeure, comme le demandait d’ailleurs le concours.»

L’originalité de leur projet alors? La présence d’un ensemble d’abord. Neuf acteurs chevronnés engagés pour deux ans, auxquels s’ajouteront cinq jeunes comédiens. Aucune institution romande ne peut se prévaloir d’un collectif à domicile. Deuxième caractéristique: c’est avec cet escadron que des artistes de la région et internationaux seront appelés à créer des spectacles made in Comédie - on parle du Britannique Simon Mc Burney, du Français Joël Pommerat, de la Brésilienne Christiane Jatahy. Troisième trait distinctif: forte de ses deux plateaux, l’institution fera une large place à la danse contemporaine, dont Genève est une capitale grâce notamment au travail de l’Association pour la danse contemporaine (ADC).

Des financements incertains

Cette fabrique de fictions, selon l’expression de Denis Maillefer, acquerra ainsi un statut unique en Suisse romande. Nirvana artistique en vue alors? Allons, allons, on est à Genève. Rien n’est encore gagné. Il n’est pas complètement acquis que les travaux de la Nouvelle Comédie seront achevés au printemps 2020. Plus inquiétant, il n’est pas sûr que le Conseil municipal genevois qui penche actuellement à droite sera disposé à doubler sa dotation – un peu plus de six millions. Le budget de la future manufacture est censé approcher les 14 à 15 millions à partir du moment où Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov prendront possession de ces nouveaux murs.

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Interrogé justement sur le financement futur de la maison, Sami Kanaan esquive. «Ce budget de fonctionnement n’a rien d’astronomique, il est comparable à celui du Théâtre de Vidy. Il ne dépend pas seulement des subventions, je suis convaincu qu’on trouvera des solutions.» Si la FAD, où siège Sami Kanaan, a fini par choisir un duo romand plutôt que la Belge Anne-Cécile Vandalem, c’est aussi parce qu’il s’agira pour les nouveaux patrons de la maison de convaincre les partis de l’enjeu de cette scène. «Ils connaissent la manière dont les politiques raisonnent ici, note un membre de la FAD. Ils vont devoir se démener.»

«Le défi, ce sera de rendre populaire ce projet auprès de la population», souligne encore Sami Kanaan. Mais sous les flashs, Natacha Koutchoumov et Denis Maillefer n’ont peur de rien. «J’ai découvert le théâtre ici en 1982 avec L’Oiseau vert, cette merveille de fantaisie de Benno Besson, raconte Natacha Koutchoumov. Je me suis dit: «Mon pays, c’est le théâtre.» C’est le genre de révélation qui change une vie. Et qui insuffle une âme à tout ce qu’on touche.


Vincent Baudriller, directeur du Théâtre Vidy-Lausanne

«Cette nomination privilégie un fort ancrage romand»

«Je suis ravi pour plusieurs raisons. D’une part, je connais Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov. Le premier, parce qu’il a donné «Seule la mer», une de ses très belles créations, au Théâtre de Vidy et la seconde, car nous avons souvent eu l’occasion de parler de projets ensemble. Tous deux sont remplis d’une belle énergie. D’autre part, je suis content, car, vu l’excellence et le sérieux du jury et des autres candidats, je sais que cette décision n’a pas été prise sans avoir été mûrement réfléchie. Elle privilégie un fort ancrage romand et un souci tout particulier des comédiens, et je salue cette option. Quant au carnet d’adresses à l’international, les nouveaux directeurs auront tout le loisir de l’étoffer sitôt leur entrée en fonction.» 

Dorian Rossel, metteur en scène romand et candidat écarté à la direction de la Nouvelle-Comédie

«Un acte de foi dans la troupe»

«Je trouve ce choix génial et je salue le duo de nouveaux directeurs. Pourquoi génial? Parce qu’avec les neuf acteurs à demeure auxquels s’ajoutent les cinq jeunes comédiens, Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov font un acte de foi dans le collectif qui me touche beaucoup. Je préfère mille fois ce choix à une personnalité étrangère clinquante qui viendrait sans connaissance du terrain. A présent, j’espère vivement que la profession et le monde politique se fédèrent autour de cette nouvelle direction. Je connais Natacha qui a joué dans mon spectacle «Une femme sans histoire». C’est une personne droite, d’une grande conscience et qui a du coeur. Elle saura convaincre autour d’elle et c’est important!»