Genre: Récits
Qui ? Jean-Jacques Bonvin
Titre: Larsen
Chez qui ? Allia, 78 p.

Qui ? Alexandre Friederich
Titre: 45-12, retour à Aravaca
Chez qui ? art&fiction, coll. Re:Pacific, 112 p.

Jean-Jacques Bonvin, Alexandre Friederich: tous deux nés en Suisse, ils y vivent parfois, entre deux voyages. Leurs livres sont peuplés de maisons à construire, aménager, défaire, habiter à peine et quitter pour partir. Le rapport à la matière, aux outils, à la fabrication des objets structure leurs récits: le premier ouvrage (aujourd’hui épuisé) de Jean-Jacques Bonvin s’intitulait d’ailleurs La Résistance des matériaux. Et Alexandre Friederich, longtemps colleur d’affiches, se collette, lui aussi, sans cesse avec la matière. Ils pratiquent l’art du peu. On rencontre parfois leurs écrits dans la revue en ligne coaltar, cofondée par Jean-Jacques Bonvin. Et Friederich publie sur Internet son Journal d’inconsistance . Leurs livres, rares, brefs et denses, sont en mouvement, poussés par une inquiétude qui cherche à s’épuiser dans le combat avec les choses, mais aussi on the road.

Dans Ballast (SC du 26.08.2011), Jean-Jacques Bonvin suivait, sur les routes et le long des voies, la dérive de Neal Cassady, le plus radical des compagnons de Kerouac. Avec Larsen, retour en Californie: «comme chaque année au printemps», le narrateur pose son sac pour deux semaines chez un vieil ami, au bord du Pacifique. De Larsen, on saura qu’il a «purgé sa peine dans un pénitencier entre Alpes et Jura», qu’il a trouvé au loin «quelques hectares où coexistent résineux, feuillus […], machines, outils, compresseur et des treuils partout parmi les fleurs et les poules». Il a bâti des maisons, à l’ombre des séquoias, certaines ont brûlé, il en a construit d’autres, pour lui et dans le comté, qu’il signe au chalumeau d’un motif animal. La parole n’est pas son langage. Sa nature s’exprime dans le combat avec les choses, les moteurs de voiture récupérés dans les casses, les installations électriques bricolées, l’asphalte. «Ma soif d’apprendre est intarissable», dit le visiteur qui observe cette lutte avec passion. Autour de Larsen survit une population cabossée. Bragan et son pitbull baveux. Clara, qui ne dit mot et dessine des cœurs. Séverin fumant son sebsi en silence, l’œil noyé. Sammy, un colosse qui a le frigo pour seul interlocuteur. Juste à côté, Michaël se manipule en braillant, souffle du cor, astique son fusil et, parfois, tire quelques coups en direction des autres, ce qui lui a valu l’exclusion. L’occupation principale au sein du groupe consiste à «manucurer» aux ciseaux à ongles la récolte de sinsemilla, ces plants de chanvre qui procurent et financent une hébétude troublée d’éclats.

Le visiteur a d’autres moyens pour museler ses angoisses – médicaments, substances variées, alcool, et ces cigarettes qu’il compte en minutes de vie grillées. Il lit Amuleto de Bolaño – jours de terreur à Mexico en 1968, vécus par la poétesse Auxilio Lacouture – et médite sur les images de la guerre de Sécession. Dans «un mélange d’oubli, de fatigue et de résignation», les jours se diluent jusqu’au départ, le brouillard des substances engendrant les cauchemars. Larsen ferait un très bon film, presque muet. Les sombres forêts de séquoias, les vagues du Pacifique, la présence des bêtes, la puissance de la nature et les faibles tentatives des humains pour négocier avec elle, tout cela est rendu avec une grande économie et une élégance désespérée, où perce la dérision.

Depuis qu’à 12 ans, en Espagne, un instituteur lui a conseillé d’écrire son journal, Alexandre Friederich le tient quotidiennement, c’est la loi du genre. Il y a eu des voyages dans le monde – Cuba, Budapest, Lhôpital en France voisine, Mexico, Hanoï, Genève –, des femmes, des enfants, une entreprise d’affichage, des maisons, au moins dix-sept. De cette vie, distillée, sont nés des livres: Trois Divagations sur le mont Arto, Histoire de ma montre Casio et Ogrorog . Mais que faire des quelque dix mille pages du journal? Justement, les Editions art&fiction, spécialisées dans le livre d’artiste, lancent une nouvelle collection, Re:Pacific, qui interroge «ce que l’art fait à la littérature», c’est-à-dire que chacun des ouvrages s’inscrit dans une forme, qu’il doit être «un continent, un phénomène, un accident, énorme». Les trois premiers avatars de ce vaste projet viennent de sortir, dont 45-12, retour à Aravaca. C’est en effet un beau livre, dans sa forme, avec sa couverture bleu nuit de lune, son papier et sa police, sobres et raffinés. Il est conçu, comme l’annonce le titre, sur un flash-back de 33 ans, des extraits du journal commencé à Aravaca, choisis et déroulés depuis 2011 jusqu’à la première entrée du garçon de 12 ans en 1977. Un roman d’éducation à l’envers. Les ruptures précèdent les rencontres, la réconciliation vient colmater la fissure adolescente, dont la clé vient par la suite. Les maisons s’écroulent avant d’être investies, achetées, édifiées, bricolées, vendues. Elles figurent en photographies: résidences d’ambassade (le père était diplomate, avant sa chute), maisons de campagne dans un verger, squats, HLM: une biographie à rebours, inscrite dans les murs, points d’ancrage d’une vie nomade hantée, elle aussi, de rêves, éveillés ou nés du sommeil de la raison. Plus sombre et tourmenté que les livres qui en sont issus, ce journal ouvre sur l’atelier de l’écrivain.

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«Journal d’inconsistance»

15 juin 2011, sur le blogd’Alexandre Friederich

«Ecrire n’est pas une façon de vivre. C’est vivre d’une certaine façon. Le temps change de destination»