Genre: jazz
Qui ? The Swallow Quintet
Titre: Into The Woodwork
Chez qui ? (Xtra Watt 13/Musicora)

Qui ? Carla Bley
Titre: Trios
Chez qui ? (ECM/Musicora)

A ceux qui la disaient assoupie, voilà qu’elle administre le plus cinglant des démentis: deux disques simultanés remettent en selle une Carla Bley droite comme un I dans son maintien créatif. Elle a beau avancer masquée dans le premier des deux, ce Into The Woodwork paru sous le nom de son compagnon Steve Swallow: cette stratégie pseudo-maritale, à l’instar d’une autre Carla (ex-) présidentielle, révèle beaucoup plus qu’elle ne dissimule la part prise dans une œuvre si manifestement bicéphale. On ne se refait pas: éminence grise, Carla Bley l’est dans l’âme, qu’elle a orchestrale plus qu’instrumentale, collectiv (ist) e plus qu’individualiste. Seule la manière a changé, et c’est ce qui nous intéresse ici.

Entre la passionaria d’Escalator Over The Hil l, brasseuse de masses sonores inégalement dociles, et la dulcinée presque lyrique de ses dernières créations, on passe des pavés de Paris un jour de Mai 68 à un salon de thé de Piccadilly. D’où l’embarras d’une partie, la plus bruyante, de son fan-club d’antan, qui voulait voir dans le venin d’Escalator ou la causticité grinçante d’albums comme Social Studies ou Musique mécanique le terreau artistique idéal d’une liquidation de l’establishment. Soit une grille d’analyse à haute teneur idéologique, qui n’est manifestement plus adaptée à la Carla d’aujourd’hui, avant tout rebutée par le risque bien réel du ressassement.

Son univers esthétique actuel n’est rien d’autre que la poursuite, par des voies nouvelles, d’une quête de la singularité qui est l’inamovible enjeu de sa musique. Il se trouve que cette singularité refuse aujourd’hui tout ce qui s’apparente à une démonstration de force pour cultiver les vertus de l’intimisme, jusqu’à instaurer dans telle ou telle pièce de ses Trios des climats franchement impressionnistes.

C’est dans ce contexte esthétique nouveau que l’étonnante suite Les Trois Lagons prend tout son sens. Carla la pianiste y approfondit sa relation à Thelonious Monk, latente dans toute son œuvre, mais aussi explicitement émergente en certaines circonstances précises (voir sa participation au fameux hommage collectif de 1984 «That’s The Way I Feel Now»). Ce qui frappe ici, au-delà des citations, clins d’œil et tics stylistiques qui irriguent les trois mouvements de la suite, c’est la très révélatrice différence d’esprit dans laquelle s’accomplissent des gestes extérieurement similaires. Bousculement des formes établies, contestation des codes imposés, la vulgate monkienne est aussi le credo de Carla Bley. Chez Monk, la mise en pièces prélude à une reconstruction qu’elle postule strictement: la phrase est sommée de swinguer, coûte que coûte, au milieu des décombres. Chez Carla Bley, la désinvolture face à certaines attentes (au premier rang desquelles la virtuosité, toujours plus ou moins présupposée comme gage de sérieux chez un pianiste) a beaucoup plus à voir avec l’errance, avec un questionnement qui n’est pas du tout sûr de déboucher sur des réponses: le swing est ici une simple éventualité dont on admet qu’elle pourrait ne pas advenir.

Cette béance, ou disons cette acceptation d’une désorientation riche de tous les possibles, elle a su la mettre au centre, en plus du sien, de l’univers de Steve Swallow: c’est ce qui fait de Into The Woodwork un disque si constamment frais et libre de ses choix.