Professeur à l’Université Paris IV et au Collège de France, Antoine Compagnon est l’un des spécialistes de Baudelaire. En cette année qui marque le bicentenaire de la naissance du poète (9 avril 1821-31 août 1867), son essai Baudelaire, l’irréductible (Flammarion, 2014) reparaît en poche dans la collection Champs essais, et il signe cet automne la préface du catalogue Baudelaire, la modernité mélancolique (Gallimard), une exposition à voir à la Bibliothèque nationale de France jusqu’au 13 février 2022. Comment lire Baudelaire aujourd'hui, que dit le poète aux lecteurs de 2021? L’historien de la littérature nous répond depuis les Etats-Unis où il enseigne à l’Université Columbia. 

Le Temps: Quel est l’héritage de Baudelaire?

Antoine Compagnon: La littérature du XXe siècle se nourrit de ses poèmes en vers comme de ses poèmes en prose. Baudelaire a beaucoup compté pour Proust et pour le surréalisme. On peut le voir comme l’inventeur de la poésie de la mémoire.

La mémoire peut être très pesante pour le poète. Dans le deuxième «Spleen» des «Fleurs du mal», il écrit: «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans»…

Dans un monde en pleine transformation, dans la deuxième partie du XIXe siècle, qui voit la destruction et la modernisation des villes, il n’y a plus de poésie de la nature. La rupture avec le romantisme est consommée. Les vrais modernes ont conscience de cette perte. Les autres, pour Baudelaire, sont des sots. S’il insiste tant sur le concept de «modernité», qu’il pense inventer, c’est parce qu’il inclut la notion de regret. Le seul recours de la poésie, c’est la mémoire. Il s’agit de saisir, dans l’éphémère, ce qui perdurera…

A-t-il mis du temps à être reconnu?

Après sa mort, Baudelaire était considéré comme choquant. Il a fallu du temps pour qu’il soit consacré dans le canon littéraire, dans les années 1920. Baudelaire écrivait, avec humour, dans Conseils aux jeunes littérateurs: «La poésie est un des arts qui rapportent le plus; mais c’est une espèce de placement dont on ne touche que tard les intérêts, − en revanche très gros.» Il a tiré le diable par la queue toute sa vie, mais aujourd’hui ses œuvres se vendent bien. Il est courant de donner ses poèmes au baccalauréat et tous les jeunes Français le connaissent. Il a pris la place qu’occupait Hugo dans la culture française.

Le «dandy satanique», comme l’appelait Anatole France, est devenu respectable? Pourtant, on a du mal à fêter Baudelaire. Il n’est pas question, par exemple, de le faire entrer au Panthéon, comme on a envisagé de le faire avec Rimbaud…

C’est même ce qui séduit les jeunes lecteurs: il y a encore quelque chose de provoquant chez Baudelaire. Paradoxalement, c’est ce qui le rend légitime aujourd’hui, la présence du mal dans ses poèmes, la drogue, l’alcool, le sexe…

Vous enseignez aux Etats-Unis, à l’Université Columbia. Comment Baudelaire est-il perçu de l’autre côté de l’Atlantique?

Son œuvre a toujours suscité de l’intérêt aux Etats-Unis, pour le thème du dandysme, pour ses rapports privilégiés avec Edgar Allan Poe, qu’il a traduit et fait connaître en France. Il faut présenter les textes avec doigté aujourd’hui, parce que certains sont très politiquement incorrects. Mais je n’en censure aucun. Dans le cours que je donne pour le moment, nous lisons Mon cœur mis à nu, recueil de fragments publié après sa mort, connu pour ses diatribes réactionnaires et misogynes.

On peut lire sous sa plume une critique de «l’américanisation» de la société. Que reprochait-il à l’Amérique?

L’américanisation du monde, pour Baudelaire, c’est le triomphe du matérialisme contre l’idéalisme. Ce matérialisme est pour lui une nouvelle idolâtrie. Le progrès représente la disparition de l’idéal. Cet idéal qu’il s’agit de retrouver, c’est la beauté. La beauté est la promesse du bonheur, disait Stendhal avant Baudelaire. C’est un idéal moral autant qu’esthétique. C’est à l’art qu’incombe la tâche de retrouver la beauté et le bonheur.

Pour en revenir à la misogynie de Baudelaire, n’est-elle pas paradoxale? Il célèbre également les femmes. Pensons au poème «La Géante»…

Il y a toujours un côté polémique dans ses propos. Il recherche la contradiction. Dans le rapport aux femmes, à la féminité, ce qui est en cause, c’est le sentiment qu’il a d’une plus grande proximité de la femme à la nature. Baudelaire rejette la nature et préfère l’artifice. Lorsqu’une femme est louée, dans son œuvre, c’est qu’elle s’éloigne de la nature par le maquillage, dont il fait l’éloge, ou par la prostitution. Mais, là encore, il y a contradiction, puisqu’il épargne sa mère, la «femme-mère», de sa critique des femmes.

Peut-on voir en lui un anti-Rousseau?

Pour lui, l’homme ne naît pas bon, et il ne croit pas au progrès. Sa théorie du péché originel s’oppose en effet au rousseauisme qui fonde la pensée du progrès au XIXe siècle. L’homme est mauvais, mais il peut y avoir une rédemption par le mal, thèse qui vient de ses lectures de Joseph de Maistre. C’est en cela qu’on peut parler d’un «satanisme baudelairien». Satan est pour lui un héros.

A chaque époque sa lecture de Baudelaire. En 2021, quel aspect de son œuvre privilégions-nous?

Il me semble que les poèmes qui marquent les jeunes aujourd’hui, ce sont les Tableaux parisiens, dans Les Fleurs du mal. Le Baudelaire de 1859, le plus libre. Il disait lui-même de ses poèmes de 1859 qu’ils étaient «à tout casser». Il avait le sentiment de tout faire exploser avec Les Petites Vieilles, Le Cygne ou encore A une passante… Ce sont aussi les poèmes en prose du Spleen de Paris, plus tardifs, qui marquent le plus les esprits. Du vivant de Baudelaire, beaucoup d’entre eux étaient impubliables… Le poème Assommons les pauvres!, par exemple. C’est une satire de la philanthropie, un sarcasme contre ceux qui veulent faire le bonheur du peuple, contre le socialisme, contre Proudhon… Baudelaire a vécu misérablement. Il faisait lui-même partie de ces «pauvres».


Exposition
«Baudelaire, la modernité mélancolique», Bibliothèque nationale de France François-Mitterrand, jusqu’au 13 février 2022. www.bnf.fr


Essai
Antoine Compagnon
«Baudelaire, l’irréductible»
Flammarion, Champs essais, 352 p.

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Catalogue d’exposition
«Baudelaire, la modernité mélancolique»
Collectif
Gallimard, 223 p.