Joute nocturne pour deux danseurs

Marcela San Pedro poursuit l’ombre de l’inconsolable Stig Dagerman au Galpon à Genève

Troublant comme un mirage. Au bord de l’Arve, le Théâtre du Galpon à Genève fait cet effet-là. Vous n’êtes pas encore entré que vous êtes déjà saisi par la lumière du lieu, ce blanc tamisé d’orange qui aspire la nuit. La chorégraphe et danseuse Marcela San Pedro pouvait-elle espérer rive plus onirique pour sa déambulation dans Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, ce texte de l’écrivain suédois Stig Dagerman qui a inspiré naguère un beau spectacle à Noemi Lapzeson?

Mais vous voici à l’intérieur, une trentaine de tabourets disséminés sur le plateau vous attendent, autant de bouées de sauvetage. Devant vous, un écran de tulle; à main droite, à main gauche, un écran encore. C’est par l’image que passe d’abord Besoin de C. Et par une bande-son où se presse le bruit du monde. Daniel Cousido signe la vidéo, Gilles Abravanel la toile musicale. Ces deux artistes créent le biotope d’une traversée qui touche.

A l’écran, des herbes géantes et folles se laissent griser, en noir et blanc, par le gazouillis des oiseaux. Mais voici que vous percevez le bruit d’un pas, une chaussure qui prend plaisir à marteler sa rêverie. A ce printemps ivre succédera bientôt la mer, son raclement de gorge vaniteux. Mais brille, au-delà du tulle, un visage spectral, c’est celui de l’acteur Roberto Molo. Il est devant vous à présent, marbré d’inquiétude, hiératique comme un revenant. Stig Dagerman est à 29 ans le fantôme de sa propre vie. Il ne croit plus à la possibilité de s’accomplir. Il écrit là-dessus, sur le vestige d’un espoir, quatre ans avant de se suicider, en 1954. C’est ce que dit bientôt Roberto Molo: la consolation est un gibier, il en est le chasseur.

Vous lisez à main gauche, écrit en grosses lettres blanches, ce texte: «Je désire voir mes maisons tomber en ruines et me voir moi-même enseveli sous la neige de l’oubli.» Collée à ces mots, passe Marcela San Pedro, petite robe noire de fiancée endeuillée. Elle épouse la phrase en danseuse écartelée, puis s’efface, absorbée par le texte même – bel effet de lumière. Plus tard, elle empoignera Roberto Molo comme pour l’embrasser, avant de le jeter au sol. La faiblesse du spectacle? L’acteur paraît emprunté face aux mots de Dagerman. Sa beauté? Marcela San Pedro révèle le microclimat du texte, la la (r) me de fond d’un retrait du monde.

Besoin de C. Genève, Théâtre du Galpon, jusqu’au di 5 juillet; rens. 022 321 21 76; www.galpon.ch