Donner sens à un festival, cela devrait aller de soi. Pourtant, même à Bayreuth, la routine et le rite finissent par masquer les enjeux. Rien de tel à Salzbourg, où la programmation suit une ligne définie qui s'avère riche de prolongements.

En 1999, l'affiche tournait autour du mythe de Faust. Cet été, c'est Troie qui sert de plus petit dénominateur commun. Si La Belle Hélène d'Offenbach retrace sur le mode parodique les causes de la guerre, Idoménée de Mozart illustre la tradition des «nostoi», ces «retours» des Grecs victorieux qui donnent lieu à de nouveaux mythes (dont celui d'Ulysse), tandis qu'Iphigénie en Tauride examine les conséquences d'un de ces «nostoi». Et que Les Troyens de Berlioz racontent la fin de la guerre vue du côté des perdants.

Au-delà des fossés esthétiques qui les séparent, ces quatre œuvres se font écho et dressent une forme d'histoire de la musique des XVIIIe et XIXe siècles. Gluck se place délibérément en contradicteur de l'art «baroque» pour inventer le classicisme. Lequel s'incarnera pleinement en Mozart, dont l'Idoménée doit beaucoup à la réforme gluckiste. Dans la même lignée, le «réformateur» solitaire qu'était Berlioz n'a jamais caché l'amour qu'il portait aux œuvres de Gluck – au point de le citer en modèle au moment d'insuffler vie à Cassandre et Didon, héroïnes des Troyens. La Belle Hélène d'Offenbach, œuvre contemporaine de celle de Berlioz, éclaire une autre facette de l'Antiquité, tendue au Second Empire comme un miroir à peine déformant, où l'on fait pouffer le bourgeois pour mieux se rire de lui.

Voir ces quatre ouvrages à quelques jours de distance permet de mieux les apprécier. Car si l'on aborde Les Troyens en les comparant aux chefs-d'œuvre de Verdi et de Wagner, qui leur sont contemporains, on les trouvera incongrus. Rien de tel quand on les replace dans la perspective de Gluck et des propres fantasmes berlioziens. De même, la fascinante nouveauté d'Idoménée apparaîtra avec éclat pour qui a entendu Iphigénie auparavant. De telles programmations ne relèvent donc pas d'une simple coquetterie ou d'un vulgaire souci médiatique. Elles nous ouvrent les oreilles. Et l'esprit.

A. Px