Ce sont deux complices à la scène. L’une blonde et mutine, l’autre brune et secrète – mais tout aussi généreuse. Il y a le soprano étincelant et chatoyant de Diana Damrau. Il y a le mezzo sombre et corsé de Sophie Koch. Elles chantent dans les plus grandes maisons d’opéra (Munich, Paris, Covent Garden à Londres, Met de New York). Elles se connaissent depuis près de dix ans. Elles ont beaucoup chanté Strauss ensemble, Ariane à Naxos et Le Chevalier à la rose. Ces jours-ci elles se retrouvent au Grand Théâtre de Genève dans Mignon, d’Ambroise Thomas, un opéra-comique aux charmes enivrants.

Rien qu’à les voir, on se rend compte qu’elles s’apprécient, se soutiennent du regard. Elles se parlent en allemand – Sophie Koch est d’origine alsacienne. Tout sourire, le geste spontané, Diana Damrau répond aux propos plus réfléchis de sa consœur. Elles éprouvent le même amour de la scène. S’investissent à cent pour cent dans des rôles souvent éprouvants – sans parler de leur beauté d’âme et de femme. Elles ont accepté de se livrer sur leur métier, leur passion de la scène, mais aussi sur les obstacles qu’elles ont dépassés pour devenir les étoiles qu’elles sont aujourd’hui.

Le Temps: Quand vous êtes-vous rencontrées pour la première fois?

Sophie Koch: Il y a dizaine d’années, sur une production d’ Ariane à Naxos à Dresde. J’apprécie beaucoup Diana comme artiste. Chez elle, le côté scénique est très important: c’est une artiste complète!

Diana Damrau: Sophie a une voix super belle. Elle est authentique autant dans les rôles de garçon que de fille. Jusqu’ici, nous avons été en couple dans les opéras de Strauss; maintenant, nous sommes des rivales dans Mignon .

– Avez-vous toujours su que vous deviendriez chanteuse?

S. K.: Ce n’est pas venu tout de suite. J’ai d’abord fait du piano. Les rares fois où j’ai eu des auditions, c’était impossible de toucher un clavier. J’avais les mains moites, je devenais livide… Le chant m’a au contraire libérée: c’était mon expres­sion. C’est mon père qui m’a fait découvrir l’opéra. Comme il en écoutait toute la journée, ma mère et moi, on s’enfermait aux toilettes pour y échapper! J’ai chanté dans une chorale et, à 13 ans, j’ai fait mon premier opéra. Ce n’était pas quelque chose d’inné. La qualité de la voix était là, mais tout le reste, j’ai dû le construire étape par étape.

D. D.: Je me souviens qu’à 3-4 ans, déjà, je chantais le dimanche à l’heure du café. Je me cachais derrière le rideau; le rideau s’ouvrait, et tout le monde s’exclamait: «La chanteuse Diana entre!» Je chantais des choses que ma grand-mère m’avait apprises. Le vrai déclic, c’est quand j’ai vu La Traviata de Franco Zeffirelli à 12 ans à la télé. Il y avait des invités à la maison ce soir-là. Je suis tombée par hasard sur le film. Je l’ai regardé de A à Z; à la fin, j’ai pleuré. Le chant, les décors, l’histoire, tout cela m’a transportée.

– Quels sont les professeurs qui vous ont marquées et vous ont soutenues?

D. D.: J’ai eu deux professeurs. D’abord une chanteuse roumaine – elle avait été une star dans son pays. Elle m’a donné la base pour la technique, le placement de la voix. Le danger quand on est jeune, c’est de se disperser. Elle m’a canalisée: on faisait vingt minutes de respiration, puis on passait à Mozart. Là, elle me corrigeait jusqu’à ce que la voix soit correctement placée sur chaque note… Et puis j’ai eu Hanna Ludwig comme second professeur, un mezzo-soprano dramatique. Avec elle, j’ai reçu tout le cosmos de l’opéra enrichi par son expérience. Dieu merci: j’ai eu de la chance!

S. K.: A un moment donné, j’ai rencontré Christa Ludwig, qui m’a fortement encouragée. Mais je n’ai jamais eu de master class avec elle. Celle qui m’a ouvert toute la technique et m’a donné confiance en moi, c’est Jane Berbié, au Conservatoire de Paris. Mais, vous savez, on n’en a jamais fini. Ce n’est pas parce qu’on a bien fait un rôle que c’est gagné pour le prochain. Il faut tout remettre à zéro. Que je fasse des rôles tantôt larges, tantôt plus légers, ça me demande de réadapter mon instrument. C’est comme si je passais d’un alto à un violon – et avec des langues différentes! Rien n’est jamais acquis. Plus on avance, plus c’est dur.

– C’est stressant, une première d’opéra?

S. K.: Parfois on aimerait directement passer à la deuxième représentation. Moi, de toute façon, tout me stresse (rires).

D. D.: Le stress peut aussi être un moteur. En général, les troisième et quatrième représentations sont meilleures. On a pris ses marques, on est plus détendu.

– Avec les années, votre préparation a-t-elle changé?

S. K.: Plus le répertoire s’élargit, plus il faut garder la souplesse de la voix. Avec les années, on aborde des styles différents. J’ai beaucoup de premiers rôles qui m’attendent. C’est de plus en plus exposé, donc de plus en plus difficile et stressant.

Diana Damrau: Comme le dit Sophie, il faut adapter sa voix à chaque rôle. On entraîne ses muscles comme un sportif. Je ne suis plus aussi flexible que dans la vingtaine. Et en plus, j’attends un deuxième enfant. Mon corps a besoin de repos. Je ne peux pas m’entraîner comme pour un marathon. Pour moi, l’Olympia des Contes d’Hoffmann , c’est terminé. Je suis aujourd’hui une soprano lyrique avec légèreté. J’aborde des rôles comme Lucia di Lammermoor et Traviata, qui ont des notes exposées et aiguës, mais aussi plus de caractère dramatique.

– Quelles sont les qualités vocales qu’il faut pour vos rôles respectifs dans «Mignon»?

D. D.: Philine est une jeune femme extravertie. Elle est comme l’air, elle est comme des bulles de champagne. Chez Philine, il n’y a presque pas de legato .

S. K.: Pour Mignon, au contraire, il faut de la force, du soutien, ce que je n’avais pas quand j’étais jeune. J’ai d’ailleurs raté une audition il y a plus de vingt ans à cause de l’air de Mignon. A l’époque, je n’avais pas du tout ce legato indispensable au rôle.

– Y a-t-il de belles mises en scène qui vous ont marquées?

S. K.: Robert Carsen est l’un des grands metteurs en scène de notre époque. J’ai beaucoup aimé faire Le Dialogue des Carmélites à Nice, que l’on reprendra à Covent Garden à Londres, et puis chanter Vénus dans Tannhäuser à Paris…

D. D.: Je suis d’accord avec toi. J’ai adoré son Ariane à Naxos à Munich. Moi, je garde un souvenir éblouissant du Hänsel und Gretel de Patrice Caurier et Moshe Leiser à Covent Garden. A lui seul, Leiser était capable d’incarner tous les personnages: Gretel, Hänsel, le père, la sorcière…

– Des souvenirs de mise en scène difficile?

S. K.: Je me souviens qu’au début j’ai eu beaucoup de mal à travailler avec Achim Freyer…

D. D.: Moi aussi!

S. K.: … mais après, j’étais tellement convaincue du résultat, je me suis dit qu’il était génial. Dans Don Giovanni , on avait des masques, on ne voyait rien, donc peu importe ce qu’on exprimait: on se sentait castrés. Freyer prend les gens comme des pions, il en fait une image, mais comme l’image est réussie, on finit par être convaincu… Je lui tire mon chapeau même si c’était désagréable.

D. D.: Pour moi, le pire souvenir, c’était Rigoletto de Verdi dans une mise en scène de Doris Dörrie à Munich. Elle est géniale, mais cette idée de transposer l’action sur La Planète des singes , avec plein de références à des films de science-fiction (Apollo 13, La Guerre des étoiles,  etc.), m’a déroutée. J’en ai même cauchemardé la nuit! Le jour de la première, j’ai offert des singes en peluche à tous mes collègues… Il faut savoir en rire, parfois.

«Mignon», d’Ambroise Thomas, Grand Théâtre de Genève, du 9 au 20 mai. Loc. et rens. www.geneveopera.ch