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Ingmar Bergman en famille.
© DR

Cinéma

Deux documentaires évoquent Ingmar Bergman, entre ombres et lumière

Le grand cinéaste suédois aurait eu 100 ans cette année. Deux documentaires, «A la recherche d’Ingmar Bergman» et «Bergman. A Year in the Life», évoquent l’œuvre magistrale et titanesque d’un créateur génial, mais égocentrique et bourrelé de culpabilité

De retour des croisades, un chevalier erre à travers un pays ravagé par la peste. Sur une plage, la Mort vient le trouver. Pour surseoir à l’inéluctable, le chevalier lui propose de jouer sa vie aux échecs. Evidemment, il perdra. Magistrale allégorie médiévale, quête métaphysique fondamentale, Le septième sceau (1957), d’Ingmar Bergman, est une pierre d’angle du 7e art, le film qui va accélérer la réinvention du cinéma (Nouvelle Vague, Nouvel Hollywood…), le film préféré de Woody Allen et le film fondateur de Margarethe von Trotta.

Née à Berlin en 1942, la comédienne et réalisatrice (L’honneur perdu de Katharina Blum, Les années de plomb, Rosa Luxemburg…) part étudier à Paris en 1960. Elle voit Le septième sceau dans une salle de quartier, et sa vie bascule: elle se consacrera corps et âme au cinéma. Aujourd’hui, elle s’acquitte de sa dette en dédiant un documentaire au réalisateur suédois, qui aurait eu 100 ans en juillet.

A la recherche d’Ingmar Bergman (actuellement sur les écrans) commence par un retour à la scène primitive. Sur la plage où Bergman tourna la première séquence du Septième sceau, la cinéaste refait les cadrages originels, mélange les images emblématiques et le décor marin éternel. Elle rencontre ensuite des témoins, actrices (Liv Ullmann) ou enfants (le réalisateur Daniel Bergman), pour évoquer une œuvre titanesque – quelque 70 films et autant de mises en scène pour le théâtre ou l’opéra — et une vie compliquée. Bergman ayant fait figurer Les années de plomb parmi ses dix films préférés, Margarethe von Trotta se sent légitimée dans sa quête.

Féerie aquatique

Née en Suède en 1968, Jane Magnusson a commencé par faire de la natation synchronisée. Chaque équipe portait le nom d’un film de Bergman. La naïade a eu l’idée de proposer au vieux maître, déjà reclus sur l’île de Fårö, une féerie aquatique dans sa piscine. Il a décliné au motif qu’il ne voulait personne dans sa piscine, précisant qu’il avait un chien méchant – ce qui était faux. Le dialogue téléphonique se poursuit au-delà de la mort avec Bergman. A Year in the Life. Cette année – 1957 – au cours de laquelle Bergman sort trois films, dont Le septième sceau et Les fraises sauvages, monte quatre pièces de théâtre et mène une vie sentimentale mouvementée – avoir sa femme et deux maîtresses sur le plateau n’est pas facile…

Animé d’un mouvement centrifuge original, ce film qui raconte une vie, de l’enfance au grand âge, autour du pivot qu’est cette année de productivité phénoménale, est sans doute plus original, plus dynamique que l’essai de Margarethe von Trotta. Mais les deux approches se complètent et se répondent pour brosser le portrait d’un génie tourmenté.

Nœud de névroses

«Je ne dors pas plus de quatre heures; après l’angoisse fait exploser mon estomac», disait Ingmar Bergman. Ce cinéaste qui a filmé la lumière comme nul autre, la lumière qui brille dans les yeux des enfants, la lumière du Nord qui aiguise les paysages, était un nœud de névroses, bourrelé de culpabilité et plein de zones d’ombre – il a été fasciné par Hitler jusqu’à la fin de la guerre… Les témoignages remettent en cause Laterna magica, sa formidable autobiographie: il n’était peut-être pas cet enfant sévèrement réprimé par un père pasteur. Les châtiments corporels, tel celui montré dans Fanny et Alexandre, s’abattaient plutôt sur son frère, tandis qu’Ingmar posait des «questions sur Jésus et les anges dont il était récompensé par du chocolat chaud et des gâteaux».

Homme à femmes compulsif, il séduisait les actrices. Lorsqu’elles étaient enceintes, il leur disait: «Maintenant, je sais que tu m’aimes», puis les quittait. Il a eu huit enfants de cinq femmes différentes dont il s’est peu soucié – il affirme ne pas connaître leurs dates de naissance. «Ingmar était plus proche de son enfance que de celle de ses enfants», explique un de ses rejetons. Son fils Daniel se souvient d’une réunion de famille où le vieil homme retiré du cinéma pleurnichait: «Les acteurs me manquent.» Sa fille lui a sèchement lancé que ce serait bien si une fois il disait que ses enfants ou ses petits-enfants lui manquaient. Lui: «Mais ils ne me manquent pas»…

Fesses engourdies

«Il était adorable quand il était Ingmar et insupportable quand il devenait Bergman», dit Liv Ullmann. Le comédien et metteur en scène Thorsten Flinck connaît bien la face dictatoriale du cinéaste. Il en fait une hilarante imitation lorsque celui-ci, devenu le patron du théâtre suédois, l’a incendié.

En 1982, après Fanny et Alexandre, Ingmar Bergman a pris sa retraite. Il a toutefois tourné encore une douzaine de films pour la télévision, dont les brillants En présence d’un clown et Sarabande. Il a vécu ses dernières années sur l’île de Fårö dans une «solitude absolue». La gouvernante qui lui apportait à manger lui massait le dos. Au bout d’un moment, il la congédiait: «J’ai eu assez de chaleur humaine, vous pouvez y aller.» Il est décédé le 30 juillet 2007.

Déjà âgé, Ingmar Bergman répond à une interview télévisée. On lui demande s’il considère que 1957 a été la meilleure année de sa vie. «Je ne raisonne pas ainsi…», commence-t-il. Puis il se déplace sur sa chaise. «J’ai dérangé ton cadrage», fait-il avec une sollicitude hypocrite, avant de préciser: «J’ai les fesses engourdies»… Une aimable façon de dire: «Tes questions, je m’assieds dessus.» A Year in the Life se termine sur cette gracieuse pirouette. Tout est dit et le mystère demeure.


«A la recherche d’Ingmar Bergman (Searching for Ingmar Bergman)», de Margarethe von Trotta (Allemagne, France), 1h39.

«Bergman. A Year in the Life (Bergman. Ett År ett liv)», de Jane Magnusson (Suède, Norvège), 1h57.

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