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Jean-Pierre Rochat croqué par Frassetto. 
© Frassetto pour Le Temps

Journal d’un lecteur en été IV

A deux doigts de l'ivresse

Le paysan et écrivain suisse Jean-Pierre Rochat partage avec nous quelques extraits de ses dernières découvertes littéraires

J’étais tellement fatigué je trouvais plus la sortie du livre, je savais même plus si c’est moi qui l’écrivais ou un autre, j’attendais que les points de repère viennent me parler, attends, dans mon roman la nana elle est comme-ci comme-ça, des fois elle est vaccinée à la merde, elle t’en veut pour tout elle dit: c’est pas possible! qu’est-ce que tu leur as encore appris? en parlant de nos petits-enfants. Rien, je leur ai rien appris. Et elle dit: y z’arrêtent pas de cracher dans tous les sens! oui ça, pour s’amuser, c’était un concours, celui qui cracherait le plus loin et figure-toi les filles m’écoutent et les garçons crient, les filles savent maintenant cracher avec précision tellement plus loin maintenant. C’est vrai que j’étais content de leur apprendre des nouveautés, ils avaient toujours le sourire, avec moi ils sont contents.

– Cette fois tu leur as appris à tirer avec ton fusil! t’es pas malade!!

– Justement! je leur ai appris le b.a.-ba pour pas se faire tuer par une arme, toujours le canon visant le plafond et pas son petit frère qui voulait aussi voir dans la lunette du viseur.

Le bla-bla m’est venu alors que je songeais réellement à devenir sérieux, placer là en vrac tous mes coups de cœur, les livres qui battent la mesure de mon cœur.

Chèvre de garde

Jeudi: je suis rentré d’une lecture musicale, magique, dans un théâtre à Genève, j’avais du retard pour la traite, les chèvres avaient des tétines XXL, elles se battaient pour se faire traire, ho! chacune son tour, elles s’amoncellent autour de moi, j’ai un succès fou, mais gaffe à pas prendre une corne dans l’œil, avec ces gros taons qui tournent comme des drones avant de se poser on sait pas où, si! là! au milieu de mon dos, main gauche main droite, il reste au milieu, posé sur la bretelle il a planté sa seringue hypodermique pour une péridurale, sale vampire, je dois demander à une chèvre de me débarrasser de l’agresseur, entre ses dents elle en fait du petit fruit, la chèvre, mon amie la chèvre, je citerai pas son nom par peur qu’elle se reconnaisse, ma chèvre de garde qui a bouffé le gros taon que j’avais au milieu du dos. C’est un journal de lecteur en été, j’avais prévenu je l’ai accouplé à mon journal agricole, au prochain contrôleur je dirai tenez mon journal agricole est publié dans le journal!

Au sommet de mon état de conscience

Dimanche: fauché deux hectares au Seupi, fauché dimanche, rentré les ballots mardi puisque mercredi j’étais pas là, j’avais trait mercredi matin tôt et revenu jeudi matin tard la conscience chargée de tout ce lait qui restait à traire à la main, car j’ai la chance de traire à la main les trente-neuf laitières attentives. C’est pendant la traite que je réfléchis le mieux, je suis au sommet de mon état de conscience et je regarde en bas, ha! ha! regarde un peu ces nanas qui se baladent par là, à Genève, je les récapitule là, il y en a toujours une qui vient plus près que les autres, je sais plus quoi mettre dans ma dédicace, plus j’attends plus elle va penser que ce sera intelligent et je ponds qu’un triste: amitié amicale, ses grands yeux valent mille fois mieux que ça, je suis nase. Elle demande si elle peut m’embrasser, ouais-ouais, je vais bientôt au paradis je transmettrai vos salutations. Pour en revenir, je me répète, à toujours les mêmes auteurs, je vais chercher dans mon rouc-sac, à chaque sortie je ramène un livre, parfois je le lirai qu’au prochain voyage, à l’aller, on n’est pas toujours réceptif de la même façon, témoin Gerhard Meier et son Baur und Bindschädler lors d’un premier aperçu j’avais juste pensé l’auteur a un gros nez et l’avais reposé sur la pile des trois millions de livres en attente patiente.

Tentations tentaculaires

Mine de rien, je veux parler de littérature, me rincer de culture alors que j’y connais rien, c’est vrai, L’Italie c’est toujours bien de Corinne Desarzens, à La Baconnière, la reine de la digression, du voyage en tableaux, j’aimerais dire moi aussi l’Italie, les Italiennes, en fait c’est ça ma magie de l’Italie, les Italiennes chaudes du fond de leur regard brûlant dans la nature sous un olivier qui a pas perdu ses feuilles. La vie des seins en Italie du Sud, c’est pas plat, c’est des dunes avec la mer qui vient leur caresser les pieds, les pieds des Italiennes du Sud, les sourires d’émail blanc des Italiennes du Sud qui me font de l’œil, c’est vrai, j’étais beau, sain, musclé, bronzé, je pouvais concurrencer les locaux que je dépassais d’une bonne tête, avec le soleil mes cheveux devenaient blonds, pour la petite histoire, mes toutes petites histoires sur la plage, on m’attend à la montagne, mais j’en ai aussi avec des plages, et des seins, non c’est vrai là on osait en parler, elle me les proposait avec ostentation, os, il y avait pas d’os, que des tentations tentaculaires.

Elle était belle et elle aussi me prenait pour un sadou sorti de je ne sais pas où, elle était si incroyablement aimantée que ma boussole avait perdu le nord, l’aiguille montrait plus que ses seins nus et son visage un peu sévère mais qui s’éclaira dès que je fis quelques pas. Dans sa direction feutrée, j’étais timide de nature je n’avais pas besoin de faire exprès. Elle s’est redressée et puis tout près elle s’est levée de sa chaise demi-longue pour me proposer d’aller boire un café à la cantine de la plage, elle manque un peu de rondeur, cependant, oubliant mes goûts douteux je la trouvais magnifique, j’étais un bel étalon avec les naseaux dilatés c’est ça qui lui plaisait, qu’on fasse un peu de tourisme culturel avant d’échanger de plus amples voluptés, ce que je voyais durcissait mon bras noueux, elle était la vedette d’un film hyper réaliste avec sa peau que je pouvais toucher si je voulais, elle avait plus de poils pour se hérisser, c’est des souvenirs-souvenirs sur les plages de ma jeunesse heureuse. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, dit-on, c’est même pas vrai, moi je prétends avoir été heureux et pourtant c’est plein de rebondissements.

Livres cultes sous l'oreiller

Même maintenant je me dis c’est bientôt fini dégustons les derniers moments avec de la bonne littérature où je retourne tout le temps, ces livres cultes que je place sous mon oreiller pour qu’ils m’inspirent la nuit, des classiques qu’on apprend mieux en dormant en cauchemardant sur des bateaux de Melville à Stevenson, j’ai aussi des classiques très personnels, des révélations qui marchent encore, parlent à mon cerveau, je voulais remettre en surface Alain Cahen dans Zig-Zag, pas tout à fait méconnu puisque postfacé par Claude Duneton. Ce livre, Zig-Zag, fut un choc pour moi, une bonne baffe révélatrice: on peut écrire d’une autre façon, on est libre, on peut se retrouver tout près du senti, à deux doigts de l’ivresse, dans l’incendie d’un esprit à la Rimbaud.

Et voilà, maintenant, à tête reposée, je vous propose Françoise Matthey: Avec la connivence des embruns (Ed. Empreintes): ​Ivres de quelle jubilation ces ossements égarés sur le sable. Vivre de quelle jubilation? Jusqu’à la fin de la lecture en été, en hiver, en marche vers le plus goûtu des livres.


Episodes précédents

Journal d’un lecteur en été III: Des vieux snobs inattendus

Journal d’un lecteur en été II: Un personnage de conte de fées

Journal d’un lecteur en été I: A la recherche du livre caché


Profil

Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat marie ses deux passions depuis quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Chaque semaine, l’auteur
de «L’écrivain suisse allemand» et de «Petite brume» tient la chronique de ses lectures estivales.

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