Ce premier constat, pour rassurer les 20 élèves qui vont lire ce papier. Il y a du talent, beaucoup de talent à Vidy, où se joue, jusqu’à ce samedi, L’abattage rituel de Gorge Mastromas, spectacle de sortie de l’Ecole des Teintureries. Et à Carouge, près de Genève, où se joue Déviations, son équivalent pour l’Ecole Serge Martin, à voir jusqu’au 9 juillet. Deuxième constat, tout aussi flagrant. D’un côté, on raconte une histoire. Avec brio et précision. De l’autre, on se situe face à l’histoire. Avec engagement et passion. A Vidy, il y a un travail sur le récit, quand, chez Serge Martin, il y a un travail sur la vie, sinon la survie. Raison, sans doute, pour laquelle beaucoup de créateurs, tels Oskar Gomez Mata, Dorian Rossel, Dominique Ziegler ou encore Sandra Amodio sont sortis de l’école genevoise, qui a fêté ses 30 ans l’an dernier.

Détricoter les évidences

On dit un peu vite de Serge Martin, formé entre autres chez Jacques Lecoq, que son école est l’école du mouvement. En cela, elle serait opposée à l’école du texte pratiquée au Conservatoire de Genève, qui propose une filière préprofessionnelle, sous la conduite d’Anne-Marie Delbart. En réalité, Serge Martin sensibilise au sens et à l’engagement autant qu’au mouvement. Il apprend à détricoter les évidences et à sortir d’une vision carriériste du métier. C’est son souhait, en tout cas. Car, pour avoir plaisanté avec les comédiens de 3e année, les futurs diplômés sont très soucieux d’être repérés et engagés… Mais, tout de même, et le spectacle en témoigne: Serge Martin ne veut pas se coucher devant la logique de marché et produire des comédiens alignés.

Des cours sans fin

Ainsi, alors que son enseignement est plébiscité par des élèves étrangers – une moitié de l’effectif, chaque volée –, le metteur en scène a décidé de rebrasser les cartes pour sortir des atouts balisés. Dès la prochaine rentrée, il n’y aura plus trois degrés distincts, dans son école, mais un groupe unique de futurs comédiens. Autre innovation: seuls les horaires des débuts de cours seront fixés. La fin des cours pourra varier.

«Combien de fois on atteint quelque chose de crucial avec les élèves, mais on ne peut pas s’arrêter dessus et laisser les étudiants s’en imprégner, car le cours doit arbitrairement continuer. Et, à l’inverse, on cherche, on cherche une forme et lorsqu’on l’entrevoit, on doit interrompre la séance, car c’est l’heure! C’est absurde, on doit pouvoir avoir une flexibilité», détaille le directeur dont le regard sous ses cheveux blancs semble de plus en plus perçant.

Embouteillages de voiture

Cette exigence critique, on la retrouve dans le propos de Déviations, vu mercredi soir par 40°, dans un hangar. La scène? Un embouteillage de voitures. Un coupé sport, des breaks familiaux, un véhicule de petit gabarit, parfait pour les sorties entre filles. Tous arrêtés, bloqués, coincés. La seule chose qui coule, par flots, ce sont les mots. Pour moitié, ceux des auteurs d’Embouteillage, 32 saynètes publiées aux éditions Théâtrales évoquant l’être humain stoppé net dans son quotidien. Et, pour l’autre, ceux des 11 apprentis comédiens.

Le tout donne une déferlante chorale, qui passe de l’irritation face au monde tel qu’il ne va pas au rêve d’une société rééquilibrée. Ces foyers impromptus de paroles dans ou hors les voitures sont vivants, souvent percutants, mais répétitifs aussi et un peu usants. La dernière partie, plus liée, permet de mieux déployer et nuancer la pensée.

Abnégation et maîtrise du jeu

Autre ambiance, à Vidy, avec le spectacle des Teintureries. Même si, ici aussi, le propos de l’Anglais Dennis Kelly pointe les dérèglements d’un monde dévoré par l’argent. La fable? Comment Gorge Mastromas échoue d’abord tout, acceptant les mauvais plans, par bonté ou par lâcheté. Et comment il réussit tout une fois qu’il décide de violer les principes de justice et d’honnêteté. Jusqu’à surfer sur la popularité d’un abus sexuel inventé…

A la mise en scène, l’excellent Gabriel Dufay distribue parfaitement la parole entre les neuf comédiens des Teintureries. Trois garçons, six filles qui se passent les personnages, mettent les situations en mouvement, font chœur autour de l’action. Jusqu’à se cacher et imiter les cris des animaux… Grande abnégation et surtout grande maîtrise du jeu chez ces futurs diplômés.

Travailler en profondeur avec chaque étudiant

Le fruit d’un enseignement particulier? Sans doute. Ce qui frappe dans les intentions de Nathalie Lannuzel, qui dirige depuis cinq ans ce cursus privé, fondé en 1997 dans une ex-teinturerie lausannoise, c’est la volonté de travailler en profondeur avec chaque étudiant. Son principe de départ? «Aider l’élève à se libérer de ses blocages» pour qu’il trouve «son potentiel particulier». Ensuite, les études de cet établissement se déploient plus classiquement, avec des ateliers divers, dont le jeu cinématographique et une ouverture sur les pratiques contemporaines. Mais cette entame, très personnalisée, fonde peut-être ce qui se ressent sur la scène de Vidy. Une grande confiance et de fortes individualités au service d’un même projet.


L’abattage rituel de Gorge Mastromas, jusqu’au 24 juin, Vidy-Lausanne.

Déviations, jusqu’au 9 juillet, 4, rue Baylon, Carouge. Ecole Serge Martin.