Une famille juive qui débarque au poste frontière de Bonfol (Jura) en 1942 et sera autorisée à rester en Suisse. Une autre famille juive qui se présente au même poste dix jours plus tard et se voit refoulée. Telles sont les destinées opposées mais intimement liées que présente Closed Country, documentaire suisse réalisé par Kaspar Kasics sur la base des recherches de Stefan Mächler.

L'administration fédérale ayant pour l'essentiel détruit les archives sur les juifs refoulés, le sort de la famille Sonabend (dont une procédure de demande de réparation envers la Confédération, celle du fils Charles, est toujours pendante au Tribunal fédéral, Le Temps du 4 février) n'a pu être reconstitué que parce que son dossier avait été par erreur classé parmi ceux des juifs accueillis. Et il a fallu bien des investigations pour retrouver la trace de l'autre famille, les Popowski, dont parle un haut fonctionnaire fédéral, Heinrich Rothmund, dans un rapport de service.

En tournée d'inspection, Rothmund rencontre à Bonfol la famille Popowski. Incapable de prononcer un refus en présence des intéressés, il les laisse entrer. Ce qui ne l'empêche pas, quelques jours plus tard, de donner des instructions pour que le refoulement, déjà en vigueur depuis 1938, soit appliqué encore plus systématiquement.

C'est à ces dispositions que la famille Sonabend doit son sort tragique. Refoulés, les parents seront déportés à Auschwitz, sans retour. Et si les enfants, envoyés dans un orphelinat juif à Paris, n'avaient pas été recueillis et cachés, ils ne seraient pas là pour raconter. Mächler et Kasics ont retrouvé les survivants des deux familles et font parler d'autres témoins essentiels.

Ainsi la femme d'un adjoint de Rothmund, qui a bien connu le haut fonctionnaire, évoque avec discernement sa personnalité, ses conceptions, les contraintes auxquelles il devait faire face. Ainsi le douanier Straub, en fonctions à Bonfol à l'époque. Moment fort: la rencontre du douanier avec les survivants des deux familles, celle qui a été sauvée grâce au passage de Rothmund et celle qui a été refoulée selon les ordres de ce même Rothmund, exécutés par Straub.

«Si nous avons pu mettre sur pied cette confrontation, déclare Kasics, c'est que ces gens ont eu le sentiment que nous les prenions au sérieux. Parce que nous ne pouvons pas dire avec certitude comment nous aurions réagi dans de telles circonstances.»

Présenté en première à Berlin, le film de Kasics ouvre une nouvelle génération de documentaires, qui ne se contentent pas d'illustrer le sort de victimes, d'exalter des héros ou des justes, ou de désigner des coupables. Parce qu'il ne permet ni la compassion, ni l'admiration, ni l'indignation complaisante, il oblige à s'interroger sur les engrenages et les enchaînements de décisions qui aboutissent à l'inhumain, sans qu'il soit possible de situer clairement l'immoralité ou la méchanceté.