Ce n’est pas une biographie, pas même un récit romancé. Ce livre sur Marie Laurencin et Nicole Groult, inspiré de ces deux personnages de la vie littéraire et artistique des années folles, qui se croisèrent et s’aimèrent dès leur première rencontre, un jour d’avril 1911, au Salon des Indépendants, appartient à un genre libre. C’est une variation non figée, amusante et quelque peu frivole: on est entraînés d’un salon à un autre, d’une dépêche à une autre; passent sous nos yeux des billets doux, des bulletins d’information de l’époque, des tableaux, des potins; on y rencontre du monde – et quel monde! Apollinaire, Picasso et Fernande Olivier, Max Jacob, Gertrude Stein la grande prêtresse, Henri-Pierre Roché et tout l’équipage du Bateau-Lavoir, cet atelier du village Montmartre qui donna un visage au XXe siècle. Ce monde nous raconte une histoire en marge de l’histoire.

La première scène s’ouvre sur une visite à Benoîte Groult, fille de Nicole, nonagénaire à l’œil vif, dans son duplex de la rue de Bourgogne, une adresse qui à Paris vous met facilement sur la liste d’un prix littéraire, si on n’y prête garde. Le regard de l’auteure balaie les photographies aux murs de l’appartement: voici Mitterrand qui arpente un chemin en Irlande en compagnie de Benoîte et de son dernier mari, Paul Guimard; et puis, quelques marches plus haut, une vieille photographie, celle qui fait la couverture de J’ai un tel désir et dessine les deux sourires d’un même désir: un tirage sépia de Marie Laurencin et Nicole Groult.

Bourgeoisie bohème

Françoise Cloarec fait rayonner le bonheur amoureux: «Nicole a posé sa main sur le genou de Marie, elles sont très proches l’une de l’autre. Leurs bouches s’attirent, se sourient. Un cliché gai, sensuel, amoureux.» Benoîte sait tout de l’amour que Marie partagea avec sa mère, qui «aurait aimé le gauchisme parce qu’il sème la pagaille dans les certitudes». Elle se fait un plaisir de lire tout haut à son invitée une lettre de Marie parmi les centaines qui furent envoyées à Nicole:

«Mon Raton, je suis loin de mon bien le plus précieux: toi. J’ai mis lettre sur cœur. Si je pouvais la mettre sur derrière et calmer le feu qui me dévore… Mais tu sais comme je suis faible avec les hommes. Ils sont si bêtes et si indispensables. Mais c’est toi le fond de ma vie.» Ah! désinvolte, charmante bourgeoisie bohème!

Amour affranchi

Françoise Cloarec, psychanalyste de son état, note dès les premières pages que le mot «lesbienne» ne fut entendu que très tard par Benoîte. Et c’est peut-être ici que se situent l’originalité et la modernité de cette histoire. Cet amour auquel ni l’esprit, ni les sens, ni le cœur ne font défaut est en effet si libre, si joyeux, si gourmand que c’est le naturel qui le gouverne – et le naturel fait fi des genres et des déclamations.

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«J’ai eu envie d’écrire un livre sur la création et sur le désir, donc zéro généralité. Ce genre de livre vous fait décoller de votre propre histoire», se confie l’auteure. Quand on lui suggère que cette narration se déroule à un rythme très théâtral – apparitions et disparitions soudaines des personnages, changement des époques et des scènes dans le tohu-bohu des émotions, elle semble ravie: «C’est le mystère des liens amoureux, n’est-ce pas?» On entendrait presque en écho la voix de Stendhal, dans son manifeste romantique Racine et Shakespeare.

Un tableau pour un chagrin

Ce livre conquiert le lecteur par l’affection que l’auteure a pour ses personnages, il a le don de nous faire entendre leur voix. Quel bien cela fait d’entendre des mots doux, qui réparent l’intelligence par la tendresse, venant de bouches adorables! Henri-Pierre Roché, qui sera l’un de ses premiers amants, dira de Marie: «Je lui achète un tableau à chaque fois qu’elle a un chagrin d’amour.» Avant de rompre avec Apollinaire, qui l’épuisait par ses exigences au lit, elle lui écrira: «Si vous voulez m’aimer, je serai une petite Coco bien sage et tendre. Je vous aime et vous savez comment… J’espère ne pas passer une semaine aussi chaste que la précédente – si tu veux bien. Ta petite Marie.»

Quand Nicole tombe enceinte, elle écrit à Marie: «Je suis enceinte, reviens, c’est toi le père!» Marie lui répond: «Tu portes notre enfant qui va naître. Céleste épouse, cher ventre, amour excessif… Avec toi c’est si tendre.» L’histoire de Marie et Nicole se referme sur la naissance de Rosie-Benoîte, qui fait écrire à Nicole: «Le sauras-tu mon enfant/J’ai renoncé pour te faire/aux hommages des amants/et au bonheur de plaire/Mes souffrances à moi s’appellent – Joie d’être mère.» Mystère des liens amoureux, n’est-ce pas?


Françoise Cloarec, «J’ai un tel désir», Stock, 324 pages.