Critique: Elisabeth Leonskaja et Arcadi Volodos aux Sommets musicaux de Gstaad

Deux figures du piano russe enchantent Gstaad

Très applaudie après avoir joué le 1er Concerto de Chopin samedi soir à l’église de Saanen, Elisabeth Leonsakaja a soudain levé le bras pour avoir l’attention du public. La pianiste russe a pris la parole. Elle a évoqué le souvenir de Thierry Scherz, directeur artistique des Sommets musicaux de Gstaad, décédé subitement en juillet dernier. Elle a demandé au public de se recueillir un instant. Silence dans la salle. Puis, elle est sortie de scène en faisant à nouveau le même geste du bras.

Elisabeth Leonskaja n’était pas la seule à avoir ses pensées tournées vers Thierry Scherz ce week-end. Le festival, fondé en 2001, vit une année de transition. S’il s’agit de faire le deuil de l’ancien directeur artistique, l’équipe menée par Ombretta Ravessoud fait de son mieux pour tourner la page. Dès 2016, Renaud Capuçon (présent samedi soir à Gstaad) reprendra la direction du festival.

Une chose est sûre: on ne s’ennuie pas avec Elisabeth Leonskaja. La pianiste d’origine géorgienne ne craint pas de prendre des risques dans le 1er Concerto de Chopin. Accompagnée par un jeune chef espagnol, Rodrigo Tomillo, et l’Orchestre de chambre philharmonique de Pologne, elle creuse de grandes lignes d’un son timbré et charnu qu’elle tempère par des passages plus délicats. Rien, chez elle, ne relève de la banalité. Tout à coup, elle s’emporte dans des accents puissants. La «grande dame du piano» sait exactement ce qu’elle se veut. Sa respiration est large, avec des tempi plus modérés que chez d’autres pianistes, mais toujours portée par une grande sincérité. Sa façon d’aborder la coda du premier mouvement fascine par un tempo retenu et des trilles sotto voce , comme une menace souterraine. La «Romance» du 1er Concerto regorge de poésie, avec une très belle conduite de la ligne. A nouveau, la pianiste accentue exagérément certains contrastes (ce crescendo qui paraît énorme, presque brahmsien!), mais aussitôt, elle développe des sonorités d’une légèreté cristalline. Ce mélange de virilité et de grâce aérienne profite également au «Rondo» final, aux accents rustiques, pas toujours très propres (synchronisation imparfaite avec l’orchestre), mais extraordinairement vivant. Une belle interprétation, fort personnelle.

Le jeune chef Rodrigo Tomillo, qui remplaçait le chef polonais Wojciech Rajski ce soir-là, a dirigé l’Ouverture de Don Giovanni de Mozart avec carrure. La Symphonie No 101 dite «L’Horloge» de Haydn, en revanche, n’a pas autant captivé en raison d’une articulation trop peu creusée et variée au fil de l’œuvre (et des traits plus d’une fois imprécis aux cordes).

Le lendemain soir, un autre habitué du festival, Arcadi Volodos, donnait un récital à l’église de Rougemont. Sous une lumière tamisée, dans une ambiance recueillie, le pianiste russe a joué les Klavierstücke Opus 118 de Brahms d’un geste ample. Loin d’être une pure bête de scène comme on l’a catalogué parfois, Arcadi Volodos est un musicien. Il a l’art d’orchestrer les plans sonores. Il dispose d’une vaste palette de couleurs et de timbres, ce qui lui permet de développer des climats mélancoliques et fantomatiques («Intermezzo» Opus 118 No 6). Parfois, les traits sont trop gras, trop appuyés («Ballade» Opus 118 No 3). Mais il est capable d’alléger son toucher afin de tirer des sonorités vaporeuses du clavier.

Sa Sonate en si bémol majeur D 960 de Schubert, offerte en seconde partie de récital, chemine vers des horizons lointains. La main droite dessine des lignes mélodiques tout en courbes. Le pianiste alterne sons timbrés et détimbrés. Il n’hésite pas à varier le tempo d’une section à l’autre, ce qui peut dérouter, mais relance sans cesse le discours. L’«Andante sostenuto» est pris à un tempo lentissime; c’en est presque trop, mais cette lenteur est habitée. Le «Scherzo» est merveilleusement aérien (en dépit d’un «Trio» trop accidenté) et le finale est admirablement bien conduit dans l’enchaînement des épisodes. La technique pianistique d’Arcadi Volodos est de premier ordre. Si cette lecture ne sonne pas toujours très viennoise, son piano dégage tout un kaléidoscope d’impressions et de couleurs.