Un bavardage pâlot entre deux frères qui débouche sur un coup de tonnerre. Ces jours, quand le ciel le permet, Le Crève-Cœur, accueilli dans le nouveau et très beau Théâtre de verdure de la Fondation Bodmer, propose D’eux, un duel pas commun qui navigue d’abord sur la crête de l’anodin avant de plonger dans le règlement de comptes corsé. La mise en demeure orchestrée par l’auteur Rémi De Vos glace le sang.

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Sous la direction affûtée de Joan Mompart, se mesurent deux comédiens dont on a déjà souvent relevé le talent. Antoine Courvoisier, en écrivain retiré au vert, vaguement dépressif et solitaire. Et David Gobet, en commercial souriant, volontaire et sous le coup d’une révélation identitaire. A propos de révélation, on ne dira rien de la fin, de sorte à ce que l’éclair puisse, pour vous aussi, déchirer le ciel de la Fondation Bodmer.

«Un frère par le cœur est plus proche qu’un frère par le sang», dit un proverbe arabe. «Mieux vaut un voisin qui se tient à côté de toi qu’un frère qui se tient à l’écart», confirme un proverbe juif. De proverbes, il en est justement question dans ce dialogue difficile entre deux frères qui ne se sont pas vus depuis longtemps. L’écrivain (Rémi De Vos ne nomme pas les duettistes), terré à la campagne, s’est mis à pondre des proverbes paysans. «On n’éteint pas un feu avec des feuilles mortes», esquisse-t-il. Ou: «Un fruit tombé à terre ne remonte jamais sur la branche.» Ou encore: «Quand le puits est à sec, va à la rivière sans blâmer le puits.»

Autant de pensées populaires qui ont le don d’exaspérer le frère aîné. C’est que ce dernier voit grand, flagorne-t-il. Il a habité dans le vaste monde, au Vietnam puis en Thaïlande, s’est illustré dans le secteur du déménagement international, a épousé Tulaya, a un enfant, Noah, et vient de vivre un massif chambardement. Dès lors, il est proactif, impatient, un rien allumé quand l’autre est contemplatif, sceptique, un rien désabusé.

Lignes qui zèbrent

Deux frères que tout sépare, donc, à l’image du jeu géant, seul élément de la scénographie imaginée par Valérie Margot et Joan Mompart: un cadre grandeur nature, dans lequel on peut déplacer des carrés de sorte à composer un dessin homogène. Pas sûr que les lignes de dissension parviennent à se rejoindre…

Cette pièce intime et complexe surprend de la part de Rémi De Vos, qui nous a habitués à des critiques sociales et politiques secouées. Avec Intendance et Je préférerais mieux pas, déjà mis en scène par Joan Mompart, l’auteur français passait les «States» et le monde de l’entreprise à la moulinette du rire sans pitié. Dans Alpenstock, parfaitement monté par Sandra Amodio sur un théâtre tournant, c’est la valse de la xénophobie qui donnait le tournis. Il y a eu aussi Le Ravissement d’Adèle, orchestré par Geneviève Pasquier et vu en 2013, où la disparition d’une fillette révélait les travers d’une communauté. Sans oublier le joyeux et carnivore Trois Ruptures, qui racontait récemment la séparation en mode déflagration.

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Avec D’eux, Rémi De Vos se rapproche du disparu Jean-Luc Lagarce, le pape des liens familiaux restitués au souffle près. Une analogie spécialement marquante dans le monologue final du frère aîné, un réquisitoire déferlant et fascinant de parole enfin libérée. Peut-être le dramaturge a-t-il adopté un style plus modéré, car il évoque quelque chose qui le concerne de près? «Je lui ai demandé d’écrire un texte sur mesure qui ne cite pas le covid, ni le confinement de manière explicite, mais parle de ce temps étrange que nous avons traversé», répond Joan Mompart. On le sent, les faits évoqués, même les plus dramatiques, ne sont pas étrangers à l’auteur.

Des faits partageables par le public. A la sortie de la représentation, vendredi dernier, nombreux étaient les spectateurs à égrener des situations analogues à celle évoquée. C’est aussi que, dirigés par Joan Mompart, les comédiens excellent à rendre le fossé relationnel. Dans les placements, toujours à distance et empreints de méfiance. Dans les regards, aussi, qui jamais ne tombent la garde, toujours s’épient. Et dans le ton, bien sûr. En prêcheur de bonne humeur, David Gobet claironne volontiers et ses «super!» donnent de l’urticaire. En ermite refroidi, Antoine Courvoisier met peu de couleur dans sa voix, peu d’entrain dans ses réparties et ce débit linéaire raconte son retrait de la (grande) vie.

La soirée est particulière. Erratique, pour commencer, puis d’une rare intensité. Le covid fait ça? Dire tout haut ce que tout le monde rumine tout bas? Peut-être, oui, l’époque n’est plus au vernis.


D’eux, une proposition du Crève-Cœur à voir jusqu'au 30 mai, au Théâtre de verdure de la Fondation Bodmer, Genève. En cas de météo défavorable, l’annulation du spectacle est annoncée sur le site du Crève-Cœur, le jour même, vers 13h30.