On l'avait croisée cet été à Locarno, alors qu'elle saluait son confrère Barbet Schroeder et l'historien du cinéma Jean Douchet, attablés à la Magistrale, où les invités du festival sont conviés chaque jour pour partager un repas. La cinéaste belge Chantal Akerman présentait en compétition officielle «No Home Movie», un documentaire de près de deux heures consacré à sa mère, décédée l'an dernier. Elle n'aura finalement pas survécu longtemps à cette figure adorée, qu'elle avait par le passé souvent filmée, notamment dans ses installations montées pour des centres d'art, et aussi longuement évoquée dans son livre «Ma mère rit» (Ed. Mercure de France, 2013). «Ne me lâche pas», écrivait-elle. La Belge l'a rejointe lundi soir en se donnant la mort. Elle souffrait de troubles troubles maniaco-dépressifs, précise une dépêche de l'AFP.

Née en 1950 à Bruxelles, Chantal Akerman s'inscrit très jeune à l'Insas, grande école de cinéma belge. Mais elle abandonne très vite ses études pour, à 18 ans, se lancer dans la réalisation d'un premier court métrage dont elle est l'héroïne, «Saute ma ville», et dans lequel elle se suicide en faisant exploser son appartement. Son envie de cinéma vient de la découverte, un peu plus tôt, de «Pierrot le fou», de Jean-Luc Godard. Une envie qu'elle consolide en séjournant à New York, où elle côtoie la fine fleur du cinéma expérimental. En 1975, elle est révélée avec «Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles», un film-fleuve (3h18) qui reste la pièce maîtresse d'une filmographie riche d'une cinquantaine de titres, tous formats et genres confondus. Dans ce film fondateur d'un courant féministe qui traversera le cinéma francophone post-Mai 68, la Belge filme le quotidien, à heure fixe, d'une veuve et de son fils de 17 ans.

Trauma des camps d'extermination

Même si elle réalisera ensuite de nombreuses fictions, tendant parfois même vers un cinéma plus grand public, avec par exemple «Golden Eighties» (1986) ou «Un divan à New York» (1996), qui la verra diriger Juliette Binoche, une expérience qu'elle qualifiera de difficile, c'est bien le documentaire qui restera son terrain de prédilection. Son œuvre est notamment traversée par le trauma des camps d'extermination, dont sa mère, à l'inverse de ses grands-parents, est revenue. Dans «No Home Movie», elle évoque encore, comme un lointain cauchemar, Auschwitz. Sa mère a toujours refusé d'en parler, un silence qui sera pour elle un poids parfois trop lourd à porter. Plutôt que de filmer les dernières années sa mère à l'aide d'un dispositif minimal et cinématographiquement très pauvre, on se dit qu'elle aurait pu tenter d'aborder frontalement cette page sombre de l'histoire familiale. Peut-être qu'elle aurait alors vécu moins difficilement son décès.