Avec l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam et le Philharmonique de Berlin, on touche à la crème des orchestres symphoniques. Du reste, c’est bien simple: entre le Concertgebouw, Berlin et le Philharmonique de Vienne, on a le trio de tête européen. Ce qu’il y a de passionnant, c’est de comparer ces formations, de voir leurs similitudes comme leurs différences, ainsi qu’on a pu le faire ces derniers jours au Lucerne Festival.

La première chose, c’est la cohésion du son. Rien que lundi soir, on pouvait savourer la perfection des différents pupitres au sein du Concertgebouw d’Amsterdam. La chaleur des cordes, tour à tour onctueuses, veloutées, aériennes, le fruité des bois et la splendeur des cuivres (dans la «4e Symphonie» de Bruckner) en font un orchestre très homogène, sans duretés ni acidité. On a un peu l’impression d’entendre la vieille Europe à travers cette formation d’un classicisme sans âge.

L’Orchestre philharmonique de Berlin se révèle plus agressif dans le son – du moins sous la baguette de Simon Rattle –, d’une énergie phénoménale qui a littéralement cloué sur place le public dans la «7e Symphonie» de Mahler mardi soir. Ici aussi, la cohésion des différents pupitres est impressionnante, mais il y a ces élans fulgurants, ces lames de fond qui vous submergent, dans un rapport très physique au son. Simon Rattle y est pour beaucoup, et peut-être que sous une autre baguette, la sonorité d’ensemble serait moins éclatante (voire clinquante) et plus tempérée.

Un autre point fort de ces orchestres, c’est l’écoute mutuelle entre les musiciens. Même les instruments solistes cherchent à épouser le son d’ensemble – ou l’identité sonore – des formations dans lesquelles ils jouent sans pour autant taire leur personnalité. C’est un équilibre délicat. On a l’impression que chaque intervention participe d’un tout. Et puis l’architecture d’une œuvre se déploie à grande échelle, chaque détail étant mis en perspective avec la forme globale.

Daniele Gatti, gestique sobre et économe

Daniele Gatti, qui vient de prendre ses fonctions à la tête du Concertgebouw d’Amsterdam, a la tâche délicate de devoir succéder à Mariss Jansons. Le chef milanais dirige d’un geste sobre et économe. Antistar, antidémonstratif, il cherche à faire converger les lignes de forces dans les œuvres qu’il dirige. D’une manière générale, il aime prendre son temps et façonner la musique en larges paragraphes.

L’Ouverture d’«Obéron» de Weber respire une verve viennoise. Cette interprétation a du jarret: le son est cossu, mais pas empesé pour autant. Les accents sont bien dessinés, et certains passages revêtent une grâce aérienne. Sol Gabetta entrait ensuite en scène pour le «Concerto pour violoncelle» de Schumann. La violoncelliste argentine joue avec sensibilité et module les atmosphères dans le premier mouvement, s’emportant au cœur du développement. Le deuxième mouvement, au son chaud, est le plus émouvant; le finale est énergique, avec une touche de fantaisie schumanienne, sur l’accompagnement ciselé et charpenté de Daniele Gatti.

Loin de vouloir impressionner le public avec une cascade d'effets, le chef italien confère une très belle noblesse à la «4e Symphonie» de Bruckner. Il prône des tempos plutôt modérés (bien que le «Scherzo» soit tonique) et fait respirer le tissu orchestral. Il n’hésite pas à prolonger certaines fins de phrases pour qu’elles se fondent dans les suivantes. A lui seul, le pupitre des altos dans le mouvement lent se couvre de gloire: les phrasés sont si unis qu’on croirait entendre un seul archet! Les pianissimi sont millimétrés et tout est contenu dans un souffle organique.

Les trémolos soyeux et onctueux aux cordes, les cuivres rutilants et ronds (malgré quelques petites imprécisions), tout cela est admirablement conduit jusqu’au finale, plus sombre et mystérieux. A certains moments, dans les tutti à l’unisson, l’orchestre sonne vraiment comme un orgue. L’assise intérieure de Daniele Gatti permet à la musique de se déployer sans précipitation.

Simon Rattle exubérant

A l’inverse, Simon Rattle est beaucoup plus exubérant. Après avoir dirigé «Eclat» de Boulez en préambule (une pièce courte des années soixante, qui a semblé assez hermétique en l’occurrence), le chef britannique a plongé corps et âme dans la «7e Symphonie» de Mahler. On admire la puissance de cette lecture, qui livre toutes les facettes de l’œuvre. Entre ambiances nocturnes et incandescence enfiévrée, il y avait tout ce qu’on pouvait souhaiter dans une symphonie de Mahler.

La densité des cordes, l’éclat des cuivres et ce déferlement de sons dans les «tutti» s’avère spectaculaire (mouvement final). Mais Simon Rattle révèle aussi les finesses de la partition et l’ironie sous-jacente, avec un grand sens des contrastes. La «2e Symphonie» de Brahms dirigée le lendemain dégageait ce même souffle ample et lyrique à large spectre (avec des accents virils dans le finale). On comprend que le public se soit levé pour saluer Rattle et ses musiciens, surtout après la phénoménale «7e» de Mahler mardi soir.