Critique: Alexandre Tharaud et Nikolaï Lugansky à Cully Classique

Deux pianistes aux univers opposés

S’il y a deux pianistes que tout oppose, c’est bien Alexandre Tharaud et Nikolaï Lugansky. Les deux artistes ont été très applaudis, vendredi et samedi soirs à Cully Classique, parmi d’autres concerts donnés ce week-end.

Alexandre Tharaud – jouant avec les partitions sous les yeux – avait choisi des pièces de Mozart et la Sonate «Appassionata» de Beethoven. Il se montre globalement plus à l’aise dans les petites formes (comme l’étonnant Praeambulum KV deest) que dans les grandes. Seulement voilà: le pianiste français use et abuse de la pédale, d’où des lignes pas toujours très claires. Les variations du premier mouvement de la Sonate KV 331 s’enchaînent sans que chacune ne soit suffisamment caractérisée. Son jeu paraît trop uniforme, un peu mièvre, et il faut attendre le fameux «Rondo Alla Turca» pour que le discours s’anime.

Quant à l’Appassionata, Alexandre Tharaud a beau faire preuve de puissance physique dans certains passages fortissimo, il ne parvient pas à embrasser l’œuvre dans son entier. Il construit son interprétation section après section, là où l’on aimerait un geste plus unifié.

Nikolaï Lugansky, lui, domine avec aisance les grandes formes. Le son, très timbré et charpenté, procède des basses. Mais Schubert ne va pas de soi pour le pianiste russe. La Sonate do mineur D 958 a divisé le public, les uns conquis par le relief qu’il donne à l’œuvre, les autres restant sur leur faim, en raison d’un jeu trop retenu et contrôlé dans ses élans.

Ce Schubert altier, un peu hautain, très formel, prive l’œuvre de son urgence dramatique. Le caractère viennois n’y est pas non plus (le «Menuetto» et son «Trio»). On y admire malgré tout les sonorités très recherchées, et un «Allegro» final à l’autorité virile.

Tchaïkovski, en revanche, lui va comme un gant. Les trois pièces extraites des «Saisons» sont admirables et la Grande Sonate op. 37 (malgré ses circonvolutions formelles) est embrassée d’un geste unitaire. Nikolaï Lugansky imprime une ligne à tout ce qu’il joue. La maîtrise technique est sidérante, forte pleins, jamais durs, pianissimi cristallins. Il fallait entendre l’Etude d’après Paganini La Campanella de Liszt, en bis. Splendide!

Parmi les artistes du week-end, la pianiste géorgienne Tamar Beraia a fait forte impression vendredi soir à l’église Notre-Dame. Elle varie avec esprit l’articulation dans la Sonate en ré majeur Hob. XVI: 37 de Haydn. Son piano souple et coloré sied à Chopin (deux Nocturnes ). Et son Gaspard de la nuit de Ravel (un peu rachmaninovien) regorge de couleurs, avec des plans sonores très bien étagés («Le Gibet»), jusqu’à un «Scarbo» pleinement virtuose.