Dans le petit monde de la production cinématographique genevoise, Dan Wechsler, 44 ans, et Jamal Zeinal Zade, 57 ans, sont sur un petit nuage. Travaillant en étroite collaboration depuis maintenant sept ans – le premier à travers sa compagnie Bord Cadre Films, le second à son compte – ils viennent d’effectuer un joli tir groupé en alignant quatre films au 71e Festival de Cannes, qui s’ouvre le 8 mai prochain. Trois en duo – Les filles du soleil, d’Eva Husson, en Compétition officielle; Les moissonneurs, d’Etienne Kallos, dans la section Un Certain Regard; Les oiseaux de passage, de Ciro Guerra, en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs – mais aussi Un couteau dans le cœur, de Yann Gonzalez, également en Compétition officielle, que Jamal Zeinal Zade coproduit de son côté avec Garidi Films.

A ce palmarès, il faut ajouter la sortie, aujourd’hui, de leur dernier bébé à tous les deux, le passionnant Foxtrot, de Samuel Maoz, Lion d’argent à la dernière Mostra de Venise.

«Comme pour tous nos films, on est entré sur le financement de Foxtrot sur la base du scénario, explique Dan Wechsler. C’est exactement le type de long-métrage que l’on aime accompagner: original, qui nous fait voyager et/ou réfléchir… La seule différence, c’est qu’il était déjà partiellement financé. Habituellement, nous entrons en collaboration sur les films plus en amont, ce qui nous donne parfois la possibilité de les marquer d’un vrai label suisse, en faisant appel à des comédiens ou des techniciens locaux.»

L’amour du 7e art

A eux deux, ils forment un binôme aussi efficace qu’atypique dans le cinéma helvétique. Dan Wechsler a fondé Bord Cadre Films en 2004 avec le cinéaste Laurent Nègre, et se charge du développement des projets en relation avec leurs différents partenaires. Qu’est-ce qui l’a amené dans le métier? L’amour du cinéma, bien sûr, mais aussi l’envie de contribuer aux efforts de ses amis artistes, lui qui ne s’en sentait pas suffisamment l’âme. Et puis une passion pour les voyages, notamment l’Amérique latine, qui le pousse à privilégier des projets sud-américains.

Plus autodidacte, Jamal Zeinal Zade tient le rôle de producteur financier, chargé de recueillir les fonds privés, et investissant volontiers de sa poche: «Je suis fou de cinéma depuis longtemps. J’ai toujours couru les festivals. En tant que spectateur, c’était déjà magique. Mais y aller maintenant avec un film, c’est encore plus fort!» Grand cinéphile, il gère d’ailleurs, avec d’autres partenaires, deux des meilleures salles genevoises, le Cinérama Empire et le Ciné 17. «On aime rencontrer les réalisateurs, comprendre leurs aspirations, disent-ils en chœur. Soutenir les artistes, les vrais. En ne visant pas de succès commercial, la sélection en festival – et le prestige qui en découle – devient alors notre récompense.»

On touche là au cœur du problème: avec le cinéma d’auteur, difficile de viser des objectifs commerciaux. Foxtrot a d’ailleurs ceci de particulier qu’il est déjà auréolé d’un beau succès: 250 000 entrées en Israël, sept Oscars locaux et ce prix à Venise. Mais c’est un exemple à part dans la filmographie du duo. Car si la réussite d’une superproduction est souvent assurée à l’aide de quelques judicieux ingrédients, le cinéma d’auteur est beaucoup plus imprévisible. A quoi les triomphes récents de films comme Mustang ou Whiplash sont-ils dus, par exemple? Bien malin celui qui détient la clé.

Le Graal cannois

«On sait que le cinéma qui nous anime ne répond que très rarement à ces critères de succès, continue Dan Wechsler. D’où l’envie de soutenir des œuvres susceptibles d’être sélectionnées dans des festivals majeurs.» Et de ce côté-là, les deux hommes semblent avoir trouvé la recette magique, si l’on en croit le carton plein réalisé avec leurs dernières coproductions. La omisión, de Sebastian Schjaer, et Ma fille, de Laura Bispuri, étaient à la Berlinale au mois de février; Foxtrot, on l’a dit, à Venise, tout comme La région sauvage, d’Amat Escalante, qui y avait remporté le Lion d’argent en 2016; quant à Après la guerre, d’Annarita Zambrano, et Mariana (Los perros), de Marcela Said, ils étaient l’an dernier à Cannes, le Graal des festivals, là où tout est possible: une Palme d’or à l’image l’an dernier de The Square, de Ruben Östlund, comme un succès public et critique style Tony Erdmann, de Maren Ade, il y a deux ans.

Lire aussi: Michel Merkt: «J’ai la passion des histoires, pas de l’argent»

Mais si la vitrine offerte par un festival, aussi lumineuse soit-elle, est une chose, au film de trouver ensuite son public. Et avant tout de convaincre un distributeur afin de se faire une place – elles sont chères! – sur les écrans. Les films produits par Dan Wechsler et Jamal Zeinal Zade sont ainsi malheureusement encore rares à avoir su trouver le chemin des salles suisses. En dehors de Foxtrot, Après la guerre est d’ailleurs le seul titre pour l’instant promis à une sortie – ce sera pour le 16 mai prochain… soit pendant le Festival de Cannes.

Logique de mécénat

Alors, comment en vivent-ils? «Bien, nous rassure Dan Wechsler, puisque pour la plupart des films, on est salariés. Mais il est vrai que Bord Cadre existe depuis quinze ans et qu’aucune de nos productions, à de rares exceptions, n’a été profitable. Nous travaillons toutefois sur des œuvres essentiellement financées avec des subventions culturelles, soit de l’argent public non remboursable. Une partie de nos financements sont privés et c’est là que nous cherchons à rentabiliser. En fait, on est plutôt dans une logique de mécénat culturel. Avec, en ligne de mire, la volonté de nous rapprocher de films ayant un plus gros potentiel commercial.» Le tandem s’apprête d’ailleurs à coproduire deux films beaucoup plus grand public. «Avec des budgets plus importants, enchaîne Jamal Zeinal Zade, dont un film d’espionnage avec un duo d’acteurs assez connus.»

En attendant, ils ont le regard tourné vers Cannes, lieu forcément propice à de nouveaux contrats mais où ils biberonneront surtout leurs quatre bébés, tout en gardant un œil sur le palmarès. «J’espère juste que le jury saura rester impartial, rajoute Jamal Zeinal Zade. Celui de Venise, après le palmarès, m’avait avoué à demi-mot avoir hésité entre Foxtrot et La forme de l’eau pour le Lion d’or, m’expliquant que puisque le réalisateur du premier l’avait déjà obtenu huit ans auparavant avec Lebanon, ils l’avaient donné à Guillermo del Toro. On est bien sûr très content du Lion d’argent, mais un jury devrait juger la qualité du film, pas les antécédents des cinéastes.»


Foxtrot, de Samuel Maoz (Israël, Suisse, Allemagne, France, 2017), avec Lior Ashkenazi, Sarah Adler, Yonaton Shiray. 1h48.