Culture

Deux romans disent comment fuir la réalité de l'Irlande

Irlande. Borné, raciste, homophobe: c'est la peinture que fait Dermot Bolger de son pays dans un récit situé aujourd'hui, tandis que William Trevor évoque les déchirements de l'exil dans les années 20.

– Dermot Bolger. Le Voyage à Valparaiso. Trad. de Marie-Lise Marlière. Albin Michel, 410 p.

– William Trevor. Lucy. Trad. de Katia Holmes. Phébus, 280 p.

A l'ombre de quelques aînés illustres, la jeune littérature irlandaise n'a pas fini de nous étonner. Dans ses rangs, Dermot Bolger, qui a fait ses gammes chez John McGahern avant de trouver sa voix si singulière. Son précédent roman, La Musique du père, est un superbe road movie où l'on voit une môme-néant partir à la recherche d'un père fantomatique, qui se terre dans les tourbières irlandaises avec un violon désaccordé pour seul compagnon. «Je suis comme une coquille que le chagrin a vidée», lance l'héroïne de ce roman publié il y a quatre ans. Brendan Brogan, le narrateur du Voyage à Valparaiso (The Valparaiso Voyage), pourrait en dire autant. Lui aussi, il est vidé par le chagrin. Quant à savoir ce que Valparaiso vient faire sur cette galère irlandaise, il faut attendre la fin du livre pour le découvrir: la ville chilienne apparaît au détour d'un poème que Brendan, jadis, a appris à l'école. Il ne l'a pas effacé de sa mémoire. Car il y est question d'un homme qui lui ressemble, et «qui veut fuir le monde pour repartir à zéro sous une autre identité».

Ces mots résument parfaitement le roman de Bolger. Qui raconte, dans les méandres d'une intrigue extrêmement serrée, comment Brendan – que tout le monde croit mort dans un accident de train – a changé d'identité pour revenir incognito sur les lieux de son enfance, dans une Irlande provinciale où il a en passablement bavé. Parce que sa belle-mère, Phyllis, ne l'aimait pas. Et parce que son demi-frère, Cormac, lui a volé la part d'affection qu'il méritait. C'est pourquoi la jeunesse de Brendan fut si noire. Et c'est pourquoi, aussi, il est devenu une ombre, un homme sans visage. «Au cours de ces dix dernières années, dit-il, c'est comme si j'avais porté un masque sans cesse différent, comme si j'étais libre d'être n'importe qui sauf moi.» Mais il n'a rien oublié. Ni les coups de ceinture de son père, Eammon. Ni les nuits passées dans la geôle d'une remise glaciale. Ni les brimades de ses copains d'école, qui le surnommaient «la poule». Ni les vacheries de Phyllis. Ni la rivalité avec ce rouquin de Cormac, qui cachait secrètement son homosexualité, et qui finira par se pendre.

Dans les volutes d'un récit où le passé et le présent ne cessent de se télescoper, Bolger cisèle un portrait superbe de son héros. Avant de changer d'identité, il s'est noyé dans le jeu. Puis il a épousé Miriam et il a eu un fils, Conor, qu'il n'a pas su élever. Leur face-à-face, à la fin du livre, est bouleversant. Mais il y a bien d'autres pistes dans ce très tourmenté Voyage à Valparaiso. La question de l'homosexualité. Les problèmes filiaux. La recherche des racines dans la boue de l'enfance. Et, surtout, la peinture terrible d'une Irlande bornée, raciste, machiste, homophobe. Sous la plume d'un imprécateur dont on n'a pas fini de reparler.

L'autre Irlandais, William Trevor, est déjà couvert de lauriers et de gloire. Avec Lucy (The Story of Lucy Gault), ce romancier de 75 ans a failli décrocher le Booker Prize l'an dernier. Comme Bolger, il évoque lui aussi une disparition. Celle d'une sauvageonne de 8 ans, Lucy Gault, qui s'éclipse un soir sur un rivage battu par les vents, pendant l'été 1921. Pourquoi? Parce qu'elle ne veut pas quitter son pays, ni suivre ses parents qui ont décidé de s'exiler. Comme ils la croient morte, ils finissent par larguer les amarres… Et Lucy, miraculeusement rescapée de sa fugue, revient dans la grande maison familiale. La voici donc contrainte de mener une vie d'orpheline, désormais, avec toutes les ombres que le destin fait planer sur ses fragiles épaules. Ces ombres, l'auteur d'En lisant Tourgueniev les agite dans le clair-obscur d'un très beau roman où le murmure des âmes s'accorde aux chuchotements d'une Irlande frileuse, romantique, qui fredonne de vieilles complaintes en se calfeutrant sous le toit de ses chaumières. Trevor, ou la littérature au violoncelle.

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