Genre: Récit
Qui ? Ilma Rakusa
Titre: La Mer encore, Passagesde la mémoire
Trad. de Patricia Zurcher
Chez qui ? Editions d’En bas, 318 p.

Genre: roman/album
Qui ? Marie-Hélène Lafon
Titre: Les Pays
Titre: Album
Chez qui ? Buchet-Chastel, 204 p. et 106 p.

Au milieu du chemin de sa vie, ou un peu plus loin, se retourner, considérer d’où l’on vient, mesurer le chemin accompli, en comprendre les détours: deux femmes écrivent chacune leur «roman de formation». Ilma Rakusa, qui a «l’Est pour bagage», a choisi de se raconter à la première personne. Marie-Hélène Lafon s’est donné un alter ego, une Claire qui lui ressemble comme une sœur. L’une a grandi en nomade entre trois ou quatre langues, l’autre a dû s’arracher à la terre natale.

Ilma Rakusa est née à Rimav­ska Sobota (aujourd’hui en Slovaquie) en 1946, de mère hongroise et de père slovène. Les racines de son arbre généalogique s’étendent dans toute cette Europe centrale, des pays Baltes aux plaines hongroises. Mehr Meer, «la mer encore»: le plus lumineux de cette enfance, ce qui émerge des paysages de l’enfance, c’est, en Slovénie, les longues journées de plage: «Bleu, blanc, pierre, eau, vent, algues, vignes, chaleur, laurier, pervenche, romarin, laurier-rose, coquillage», se souvient-elle. Après quelques années d’errance, de Budapest à Ljubljana et Trieste, la famille fait à nouveau ses valises et débarque à Zurich. C’est, pour l’enfant, la découverte du froid, l’émerveillement de la neige, la glaciation du protestantisme et le choc devant la méfiance à l’égard des étrangers.

Le père finira par installer sa famille à l’abri des vexations, dans une maison individuelle trop coûteuse, «pour pouvoir vivre avec dignité». Par la suite, Ilma Rakusa étudiera les langues slaves et romanes. Mais c’est en allemand qu’elle écrira une œuvre sophistiquée: essais, nouvelles, poèmes et chroniques dans la NZZ ou dans Die Zeit. La Mer encore lui a valu le Schweizer Buchpreis en 2009. Dans ce récit d’éducation, elle a mis de la poésie, des citations, des souvenirs et des réflexions. La mémoire va et vient dans le temps, s’attarde sur la figure du père, silencieuse, trop discrète. «Des principes? Oui. Des dogmes? Aucun. Il préférait Sénèque à la Bible. Ce qu’il aimait par-dessus tout, c’était la musique, le plus aérien de tous les arts.»

Longtemps, elle-même a hésité au seuil d’une carrière musicale. Les mots l’ont emporté. Un séjour à Paris, un autre à Leningrad, dans les années 1960, une thèse sur la littérature russe, puis l’enseignement, les traductions (Tsvetaeva, Duras, Peter Nadas, Imre Kertesz…), les chroniques, les livres. Ilma Rakusa revisite l’Est de son passé, dans des allers et retours avec sa vie d’écrivain reconnu. Amours contrariées, amitiés passionnées, douleurs d’enfance, paysages: tous ces motifs s’entrelacent en une grande diversité de formes – listes, petits poèmes, évocations des fêtes religieuses, portraits, lectures, en 69 fragments. «Une vie dans les valises»: pas question d’accumuler, ni de capturer. Au bout du compte, c’est le vent qui décide: «Tiens, dis-je à l’enfant, voici la rose des vents. Elle te montrera. Etonne-toi et sois confiante.»

Autant l’écriture d’Ilma Rakusa est chatoyante, diverse, référentielle, autant celle de Marie-Hélène Lafon est dépouillée, âpre, à l’image des plateaux du Cantal.

Si l’une vient de loin, du fond de l’histoire de l’Europe, l’autre a effectué un long trajet, sociologique et géographique, de la ferme familiale à sa vie de professeure et de romancière parisienne. Le livre s’ouvre sur une visite de quatre jours chez une «payse» émigrée en banlieue parisienne: le Salon de l’agriculture, la tour Eiffel, vue d’en bas, un événement pour les deux enfants, Claire et Gilles, une sortie arrachée au quotidien, aux vaches, aux travaux. Une parenthèse au cœur d’une vie dure, lestée de soucis d’argent, de crédits, de soucis pour les bêtes.

Une vie dont Claire s’extrait par l’obstination, la réussite scolaire, l’étude des langues dites mortes. Les Pays est un roman d’éducation au sens propre, avec l’école comme refuge et comme défi, les études de grec et de latin à la Sorbonne, une vie austère d’étudiante fauchée, tendue vers la réussite. L’amitié révèle des univers bourgeois, cultivés, inatteignables. Les vacances se déroulent derrière le guichet d’une banque. Il n’y a pas un gramme de nostalgie rurale dans ce bref récit. Le sentiment de trahison expié par Annie Ernaux fait également défaut. Par contre, l’attachement au paysage perdure et se concrétise: plus tard, professeure agrégée, Claire aura sa maison au pays, pour les longs étés de lecture et d’écriture. Un tel parcours a son prix: la solitude, l’échec d’un mariage, l’absence d’enfants. Mais il y a ce neveu qui la rejoint à Pâques, à Noël, à qui transmettre le goût des livres, des expositions, des films, à emmener à Londres, New York et Rome, avec qui jouer aux dominos, sous le regard étonné du père, tout surpris d’avoir couvé cette bourgeoise qui ne «faisait pas de bruit en mangeant sa soupe». A ce roman, Marie-Hélène Lafon a joint un Album: c’est, ordonnée selon l’alphabet, «une déclaration d’amour répétée vingt-six fois». Elle s’adresse au «pays», à la rivière, aux arbres, aux bêtes, aux saisons, aux machines agricoles, aux bottes, aux lumières et aux odeurs. Elle dit avec un tranchant de couteau qu’on peut être d’ici et de là, sans regrets ni déloyauté.

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Marie-Hélène Lafon

«Album», p. 104

«Les vaches portent sonnailles. C’est la première musique. Dans la nuit. Ça ne s’oublie pas. Les vaches ont des yeux. Surtout. Immenses. Mouillés. Les vaches ruminent. Moi aussi»