Daniel Kehlmann. Les Arpenteurs du monde. Trad. de Juliette Aubert. Actes Sud, 302 p.

Un joyeux mélange d'érudition et de fantaisie pétille dans ce roman au thème surprenant: dans Les Arpenteurs du monde (Die Vermessung der Welt), Daniel Kehlmann dessine les lignes de vie parallèles de deux savants fous au temps des Lumières. L'un est resté dans les mémoires pour la courbe en cloche qui hante les fins de semestre des professeurs quand ils calculent les moyennes de leurs élèves, c'est Carl Friedrich Gauss (1777-1855). L'autre a donné son nom à un courant qui rafraîchit la côte ouest du Pacifique: Alexander von Humboldt (1769-1859) a exploré l'Amérique du Sud, des miasmes amazoniens aux sommets des Andes. Un mathématicien de génie, astronome aussi, sédentaire et grognon, et un obsédé des mensurations, des records et des découvertes qui risqua sa vie (et celle de ses collaborateurs) dans les lointains les plus inhospitaliers.

En 1828, les deux se sont rencontrés à Berlin, à l'occasion du Congrès des naturalistes, à l'instigation de Humboldt, bien en cour chez le roi de Prusse. Confrontation peu fructueuse. Ils sont alors au sommet de leur gloire. Le roman s'ouvre sur un Gauss en colère, furieux d'être obligé de se déplacer dans des véhicules inconfortables sur des routes hasardeuses, en compagnie de son souffre-douleur de fils. Daguerre aurait tenté de fixer l'historique confrontation, sans succès. Est-ce bien vrai? Dans un entretien, Daniel Kehlmann raconte comment il a mêlé documentaire et inventions ludiques, se réclamant de l'ironie voltairienne et de l'imaginaire du roman latino-américain. Ce jeune Allemand (32 ans) a déjà sept romans à sa bibliographie dont ce véritable best-seller au succès mérité. Plus Voltaire que Garcia Marquez, à vrai dire, cette fiction qui a reçu le Prix Candide et le Prix Kleist, avec ses dialogues rapides, ses raccourcis et son humour.

Humboldt et Gauss: deux approches du savoir, deux formes de délire. L'un procède par accumulation: des montagnes de plantes, de cailloux, d'animaux; des dessins, des mesures, des instruments... Avec une grosse fortune et des appuis politiques au service de son dessein. L'autre a, dès l'enfance (selon la légende), des intuitions de génie. D'origine modeste, il souffre de devoir se plier au bon vouloir de princes ignorants, d'être venu trop tôt dans un monde mal dégrossi. Tous deux font une fixation sur leur mère. Mais si Gauss apprécie les jolies femmes (avec un total manque de galanterie), Humboldt céderait plus volontiers au charme des petits Indiens, s'il n'était aussi corseté de respectabilité.

Tous deux, obsédés par la tâche qu'ils se sont assignée, sont aveugles et sourds aux besoins de leur entourage. Prenant toute la place, Humboldt anéantira son compagnon, le médecin et naturaliste français Aimé Bonpland. Gauss détruira son fils Eugène à force de railleries et de rebuffades.

Kehlmann excelle à décrire l'impressionnante odyssée de Humboldt. Il le montre étouffant au milieu des moustiques et des serpents, à la recherche du canal Orénoque-Amazone; au bord de l'asphyxie sur les flancs du Chimborazo, assailli d'hallucinations, bravant les interdits, volant des cadavres, oubliant son idéal anti-esclavagiste. Jamais découragé, il prend sans relâche la mesure du nouveau monde, toujours soucieux de battre des records et de se faire connaître en Europe. Il lui faudra 36 volumes de son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent pour enfourner tous ses résultats. Plus tard, on le verra, accablé d'honneurs, mais déjà vieux, traversant la Russie, écarté du terrain, privé du bonheur de mesurer lui-même. Le Humboldt de Kehlmann est ridicule et admirable, avec sa vanité naïve, ses préjugés, son humanisme friable. Gauss n'est pas épargné non plus. Ses rapports humains sont d'une brutalité décourageante, mais il est plus drôle, plus brut que l'aristocrate empêtré de bonnes manières.

Récit d'aventures, Les Arpenteurs du monde est aussi une réflexion sur le vieillissement, un conte philosophique sur le temps et l'espace, une fable sur la quête de la vérité, un apologue sur les notions fluctuantes de frontière et de nation. Ce livre pose aussi, sans lourdeur, la question du rapport de dépendance que la science entretient avec les pouvoirs politique et économique. Pouvoirs qu'exercent souvent de petits potentats ignorants. La rage de Gauss, obligé de se livrer à des tâches subalternes d'enseignement ou d'arpentage, alors qu'il est pleinement conscient de son génie, devrait éveiller des échos chez les chercheurs du XXIe siècle!