La Deuxième Guerre mondiale n’a pas commencé en 1939, mais en 1937 avec l’attaque de la Chine par le Japon

«La Guerre-monde» modifie l’approche historique du conflit en sortant de l’eurocentrisme qui a longtemps prévalu. Sous la direction d’Alya Aglan et de Robert Frank, une cinquantaine de chercheurs de différentes nationalités offrent une vision panoramique de ce qui s’est passé. Les deux volumes de cette somme remarquable paraissent directement en format poche

Genre: histoire
Qui ? Ouvrage collectif sous la direction d’Alya Aglan et de Robert Frank
Titre: La Guerre-monde, I et II
Chez qui ? Folio Histoire, 2485 p.

Ne dites plus: la guerre mondiale. Ne dites pas non plus, comme Gerhard Weinberg: le monde en guerre (A World at Arms). Dites: la guerre-monde. Pourquoi? Pour faire mieux comprendre la globalité comme l’intégralité du conflit. Ne pensez plus 1939-1945. Pensez: 1937-1947. Pourquoi? Parce que c’est bien avant l’invasion de la Pologne le 1er septembre 1939 et bien après l’armistice du 8 mai 1945 que cette guerre a commencé et qu’elle a pris fin. 1937, c’est l’année décisive de l’attaque de la Chine par le Japon. 1947, c’est l’année des traités de paix signés avec quelques-uns des vaincus et le début non pas de la «paix-monde» mais de la Guerre froide. A l’opposé de l’eurocentrisme de notre conception habituelle de la Deuxième Guerre mondiale, voici un ouvrage capital qui offre une vision véritablement panoramique de ce qui s’est passé. 2485 pages réparties sur deux volumes, une cinquantaine de collaborateurs et surtout une volonté de rendre justice, par la diversité à la profondeur des sujets étudiés ainsi l’ensemble des quelque cinquante-quatre contributions réunies par les deux professeurs d’histoire contemporaine que sont Alya Aglan et Robert Frank tient-il la gageure de donner à la fois un tableau très complet et une série d’analyses aussi précises qu’intelligentes d’aspects très souvent négligés ou cantonnés à des ouvrages ultra-spécialisés.

Bien sûr, la dimension «narrative», si l’on ose dire, du conflit n’est pas négligée. Le récit des grandes batailles n’est nullement oublié, mais, loin de se réduire à la bataille d’Angleterre, à celle de Stalingrad, à la guerre du désert ou encore au débarquement en Normandie, il s’étend à comprendre et à mieux faire comprendre celles d’Asie ou du Pacifique ainsi que les enjeux coloniaux liés, par exemple, à l’invasion italienne de l’Ethiopie ou à celle de la Birmanie par les Japonais. Surtout, la machinerie de la guerre est constamment reliée aux conditions aussi bien économiques que politiques, culturelles et symboliques qui la sous-tendent. Ce qu’on apprend est parfois surprenant. Saviez-vous, par exemple, que les Français les plus nombreux à répondre à l’appel du 18 juin du général de Gaulle ne furent pas d’abord des Français de la métropole, mais des Africains de l’Afrique équatoriale française ou du Cameroun? Pour autant, comme l’écrit Camille, «si la France libre est africaine, sur ses territoires, les Africains ne sont, eux, pas plus libres qu’avant». Cet accent porté à juste titre sur la dimension coloniale des répercussions de la «guerre-monde» se fait sentir dans de nombreuses contributions. On a tendance de nos jours à oublier, par exemple, combien la réticence de Roosevelt et des Etats-Unis à s’engager aux côtés de la Grande-Bretagne au début de la guerre fut aussi liée à ce qu’ils percevaient comme un attachement de Londres à un empire colonial que leur propre conception de la démocratie trouvait injustifié. Les puissances orientales n’étaient pas en reste à cet égard: peu de chapitres sont plus impressionnants que ceux qui traitent de l’absolu mépris que les Japonais témoignèrent à l’endroit des Chinois ou des Coréens qu’ils traitèrent avec une brutalité qui n’avait rien à envier à celle dont faisaient preuve les nazis au même moment.

Si plusieurs chapitres abordent les sujets qu’on s’attend à trouver dans un ouvrage de ce genre – par exemple ceux sur les débats stratégiques entre les Alliés, sur la guerre pour la maîtrise des mers, les guerres balkaniques ou encore la «solution finale» ou les réfugiés, d’autres s’imposent d’une manière plus novatrice. Tant la notion de résistance que celle de collaboration fait ainsi l’objet d’analyses précises et différenciées qu’on appréciera. La question de la bombe atomique prend place à l’intérieur d’une étude fort bienvenue consacrée à la «science mobilisée» qui s’attarde aussi sur les inventions de l’électronique (radar, sonar) que celles de l’industrie chimique ou celles de la médecine (révolution antibiotique). Le chapitre consacré aux «Eglises en guerre mondiale» est remarquable de nuances comme l’est aussi celui qui réfléchit sur la situation des femmes dans la guerre-monde. Je n’aurais pas eu l’idée, pour ma part, de dédier un chapitre à la nuit, mais celui qu’Alya Aglan et Johann Chapoutot ont consacré à ce sujet met utilement en lumière la dimension symbolique autant que militaire de ce sujet. Quant au chapitre final, «Juger la guerre: Nuremberg et la restauration de l’état de droit mondial», il explique à la perfection l’innovation que le procès constitua pour le droit international.

De manière générale, le ton des différentes contributions frappe par sa justesse. On est très loin ici des tendances hagiographiques ou polémiques qui ont si longtemps marqué l’historiographie de la guerre. Si l’objectivité absolue reste un mythe, ce mythe est néanmoins approché ici par une volonté de multiplier les points de vue qui décentrent ce que les perspectives nationales et/ou euro-centriques ont souvent d’étriqué. Chaque chapitre est suivi d’une bibliographie qui – fait non banal dans un ouvrage français – fait aussi la part belle aux études rédigées dans d’autres langues. Sans doute le désir d’être panoramique conduit-il ici ou là à des paragraphes dont on sent bien que l’auteur ne les a ajoutés que par souci d’être complet, mais ce n’est là qu’un défaut très mineur.

Une autre caractéristique remarquable de ces deux volumes est que bien qu’étant constitués de contributions entièrement inédites, ils sont publiés directement en format de poche. Il s’agit là d’une volonté délibérée de Gallimard qui les accompagne d’un avertissement dans lequel il explique son parti pris par la volonté de toucher, en ces temps difficiles pour les éditeurs, le plus grand nombre possible de lecteurs. Les deux volumes se vendent pour un total de 35 euros, ce qui est extrêmement raisonnable. Il faut saluer cette initiative comme il faut saluer la réussite qu’elle couronne.

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«La Guerre-monde»

Alya Aglan et Robert Frank

«Oui, la guerre fut un monde, préparée bien avant les événements européens de l’invasion nazie de la Pologne, enclenchée d’abord en Asie et en Afrique»