Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Plonger dans ces textes d’Eric Chevillard remet les pendules à l’heure et la tête à l’endroit. Il y enseigne un art de lire qui s’attache à la phrase, à l’usage des mots autant qu’au récit.
© Jean-Luc Bertini / Pasco

Livres

«Je devenais moi-même un personnage de la grande fiction littéraire»

De 2011 à 2016, Eric Chevillard a écrit 270 chroniques pour «Le Monde des livres». Les Editions La Baconnière en publient aujourd’hui la substantifique moelle. Une lecture réjouissante à l’heure de la rentrée littéraire

Le feuilleton, c’est ce bas de page que la presse, en plein essor au XIXe siècle, se devait de remplir. C’est ainsi que naquirent les romans-feuilletons, destinés à lester les nouvelles du monde et à fidéliser les lecteurs, mais aussi la critique, à l’exemple du feuilleton littéraire où l’on commentait les parutions d’actualité. Romancier, Eric Chevillard est devenu feuilletoniste pour Le Monde des livres. De 2011 à 2016, il a écrit 270 chroniques, dont 153 sont aujourd’hui publiées sous le titre Feuilleton par les Editions La Baconnière.

A l’aube de la rentrée littéraire, plonger dans ces textes d’Eric Chevillard remet les pendules à l’heure et la tête à l’endroit. Il y enseigne un art de lire qui s’attache à la phrase, à l’usage des mots autant qu’au récit. Il s’y met en scène en lecteur, jouant de plusieurs niveaux de réel, si bien qu’on se retrouve parfois à son bureau, livre ouvert sur les genoux, la plume à la main, en train de fouetter ou de caresser l’un ou l’autre écrivain.

Œil d’aigle

«J’écris, dit-il en préambule, depuis mon angle d’attaque, mon pré carré. Je ne prétends ni à l’impartialité, ni à l’objectivité. J’ai cependant toujours eu à cœur de citer longuement les livres dont je parlais afin que le lecteur puisse juger sur pièce.» Rien n’échappe à son œil d’aigle. Il fond sur «toute formulation malheureuse» susceptible de «détraquer» le monde en y multipliant les «phénomènes étranges»: «un deuil brutal aboie en elle», écrit la malheureuse Eliette Abécassis, tandis qu’Alexandre Jardin, «grand génie comique» (involontaire), déclare sans peur: «Agir avec des mots sur le monde mental de mes contemporains est toute ma fièvre.»

Leurs citations et celles de certains de leurs collègues constituent une petite collection de propos inattendus qui ont alimenté notamment Défense de Prosper Brouillon (Noir sur Blanc), petit livre qu’Eric Chevillard écrivit dans la foulée de ses activités journalistiques.

Lire aussi: Eric Chevillard détartre la littérature française

Mais Eric Chevillard n’a pas que des indignations. Il s’enthousiasme, défend, repêche, trouve toutes sortes de pépites. La poésie, les rééditions mais aussi des contemporains qu’il aime font ses délices. Toujours il argumente, à charge ou à décharge, texte en main. Mais jamais, en génie comique – tout à fait volontaire – qu’il est, il ne se départ de son humour. Ce qui déclenche chez son lecteur, presque à chaque chronique, d’irrépressibles éclats de rire.

Le Temps: «Comment reconnaître un bon écrivain?» Cette question ouvre l’une de vos chroniques et torture tout critique. Comment y répondriez-vous aujourd’hui?

Eric Chevillard: Le bon écrivain réinvente, en apparaissant, la figure du bon écrivain. Il faut qu’il soit original mais quelque chose pourtant dans son écriture doit relever de l’évidence, comme s’il avait trouvé un nouvel angle pour envisager le monde, chaque aspect de ce monde, et que, par la grâce de son style, ses lecteurs aussi allaient pouvoir jouir de ce point de vue unique.

Le style est au cœur de votre argumentation de critique. Qu’est-ce que le style?

Loin d’être cet exercice de virtuosité futile que dénoncent souvent les partisans d’une écriture sans invention, le style est une charge contre le réel et contre la langue académique qui le nomme et le fige dans son ciment. Le styliste réanime un monde mort ou endormi. Voyez, c’est comme si Giacometti avait pu saisir à pleines mains le globe terrestre et le remodeler à sa guise. L’écrivain sans style n’existe pas davantage pour moi que le couteau sans lame auquel manque le manche de Lichtenberg.

Y a-t-il eu pour vous une dimension romanesque dans l’exercice du feuilleton? Vous dites «je», vous inventez des titres et même, parfois, des personnages...

Il est certain que chaque chronique était pour moi une page d’écriture comme une autre et que je ne m’y interdisais rien. Je devenais moi-même un personnage de plus de la grande fiction littéraire, qui est un monde en soi. La critique, selon mon goût, relève elle-même de la littérature, elle la défend en l’illustrant.

L’humour est omniprésent dans vos chroniques. A quoi sert-il?

Je combats l’esprit de sérieux, la solennité, toutes les postures d’autorité. Ce n’est pas en leur opposant un discours tout aussi empreint de gravité que j’arriverai à mes fins. Et puis l’humour, ce n’est pas de la blague, je lui connais une forme pour la colère, une autre pour l’attendrissement. Il me permet aussi sans doute d’assumer l’outrecuidance du critique sans paraître trop insupportable. Mais l’humour s’invite dans tout ce que j’écris, parce qu’il fait feu de tout bois, y compris de l’angoisse, de la mauvaise conscience et du sentiment de vanité qui auraient tôt fait de réduire l’écrivain au silence.

Sous le titre «Aïe aïe aïe», vous vous emparez de ce que vous appelez un «mauvais livre à succès», «Héloïse, ouille!» de Jean Teulé. Et ce n’est pas le seul.  Vous n’avez pas écarté ce type de livre. Pourquoi?

Avant de tenir ce feuilleton, un instinct assez sûr me gardait éloigné des mauvais livres. C’est pourtant une expérience à faire, avec modération. Les mauvais livres constituent une mine de renseignements sur l’époque et les sociologues devraient s’y intéresser. On y voit à l’œuvre toutes les formes de la médiocrité contemporaine, la vulgarité de pensée, la banalité d’un imaginaire confisqué par le cinéma, l’inculture croissante, tout cela s’incarnant désespérément dans une langue saturée de poncifs, de slogans, souvent fautive de surcroît. Par bonheur, on y trouve aussi une forme de comique involontaire tout à fait réjouissant. On rit donc un peu en les lisant, d’un rire jaune, d’un rire nerveux, comme celui qui nous vient parfois au chevet d’un mort bien-aimé…

Plusieurs de vos chroniques portent sur la poésie. Un genre souvent absent des chroniques littéraires. Etait-ce important pour vous?

C’est vrai que la critique de presse ignore la poésie. Les poètes s’en plaignent à juste titre, même s’il leur arrive aussi de se complaire par réaction dans des attitudes de maudits qui les marginalisent plus encore. Mais il faut lire la poésie de son temps, elle ne renonce jamais à croire aux pouvoirs performatifs de la langue. D’une certaine façon, elle entretient une illusion, celle d’une littérature qui réordonnerait le monde. Mais elle est un contrepoids indispensable aux discours politiques ou publicitaires manipulateurs, dont la langue de bois bien rabotée mais vermoulue encourage au contraire le conformisme et le grégarisme.

Quelles sont les plus mémorables découvertes de votre activité de feuilletoniste?

Je recommande à tout le monde Le puits, du jeune auteur espagnol Ivan Repila, une révélation pour moi. Mais aussi Pierre Lafargue, Fanny Taillandier, Gonçalo M. Tavares, Ben Lerner et beaucoup d’autres auteurs que je n’ai pas nécessairement découverts à l’occasion de ma chronique, mais sur lesquels j’ai eu plaisir à écrire, Antoine Volodine, Pierre Senges, Lydie Salvayre, Jean-Yves Cendrey, Armand Farrachi…

Lire aussi: Dans la bibliothèque d’Eric Chevillard

La rentrée littéraire commence ces jours. Quel regard portiez-vous sur ce phénomène à l’époque du feuilleton?

En France tout au moins, les écrivains sont mis en concurrence pour les prix littéraires d’automne, malgré eux pour certains, en parfaite connaissance de cause pour beaucoup d’autres, ce qui fait de cette rentrée une compétition un peu puérile où se mêlent donc curieusement les plus nobles aspirations, l’art, la littérature, et le plus bas esprit de convoitise, la plus mesquine vanité, la plus écœurante ambition. Encore une bonne raison de rire, comme toujours quand le désespoir n’est pas loin…


Lire aussi


Eric Chevillard, «Feuilleton», La Baconnière, 320 p.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a