Exposition

Devenez maître du jeu à la Maison d’Ailleurs

Livres, plateaux ou vidéo, le jeu est multifacette et son histoire est plus riche qu’on ne pourrait le croire. Le musée yverdonnois vous invite à la découvrir… et à vous divertir, évidemment

Doit-on encore le rappeler? Les pions, les cartes et les parties, ce n’est pas que pour les petits. Aujourd’hui plus que jamais, les adultes se prennent au jeu, qu’il soit ludique, stratégique ou vidéo. En témoigne la mode retrouvée des soirées jeux de société, organisées régulièrement par des cafés et bars branchés. Ou ces sorties escape room dont raffolent les grosses boîtes.

Mais n’y voyez pas qu’un simple divertissement trivial. A tout âge, le jeu est source d’apprentissage, se faisant même miroir de notre existence. «Il nous apprend à négocier notre liberté dans un espace-temps donné, avec des règles et des objectifs qu’on est censés accepter. Un peu comme au travail», souligne Marc Attalah, directeur de la Maison d’Ailleurs.

Une profondeur insoupçonnée que le musée yverdonnois, décidément joueur, a décidé de sonder dans une nouvelle exposition. Inspirée de ces romans qui érigent le lecteur en maître de l’histoire, L’expo dont vous êtes le héros propose aux visiteurs une exploration historique et thématique du jeu, confrontant et questionnant ses différentes formes, son évolution et ce qu’il dit de nous.

Monopoly à tentacules

Outre un guide ludique proposé par la Fondation Jeunesse & Familles, qui fête l’an prochain son centenaire, le parcours, présenté de manière relativement classique, se veut toutefois interactif: une application disponible sur tablette ou smartphone permet aux Sherlock les plus intrépides de découvrir l’exposition au fil des énigmes, des puzzles à résoudre, des objets à décoder. Chaque clé obtenue détermine ensuite le chemin à suivre.

Pour les autres, nous sommes guidés par de joyeux points bariolés jusqu’à la première salle, dédiée aux plateaux de jeu. On observe d’un œil nouveau ces cartons colorés, accrochés au mur comme des tableaux, qu’on a tous empilés dans nos placards et qui semblent soudain échapper à leur horizontalité. Ils déclinent les univers à l’infini, toujours bien ancrés dans leur époque: les voyages de Jules Vernes en 1910, un damier Winnie l’Ourson dans les années 1930, puis les franchises incontournables qui, à l’image du Cluedo, ont connu des éditions spéciales (mention particulière pour le Monopoly Cthulhu et ses monstres à tentacules).

Une richesse esthétique qu’on retrouvera un peu plus tard dans la balade en découvrant, punaisées derrière une vitre comme des papillons rares, des pièces de jeu détachées en plastique ou en bois évoquant ici un village médiéval, là l’épopée spatiale de Starcraft (nécessitant tout de même quelque 250 vaisseaux et autres aliens)… «Derrière le kitsch se cache une certaine beauté graphique, souligne le conservateur Frédéric Jaccaud. Démembrer un jeu permet de l’éclairer d’une lumière nouvelle.»

Pac-Man en carton

Mais tout voyage ne rime pas nécessairement avec figurines. Les jeux de rôle se voient eux aussi dédier un espace du musée, dont le célèbre Donjons & Dragons qui a popularisé le genre dans les années 1970. Là, le matériel est plutôt sommaire: «On n'a besoin que d’un jeu de photocopies et de quelques agrafes, partagés à l’intérieur d’un cercle d’habitués. On sort ici de la contrainte du territoire, tout repose sur la connivence entre les participants», précise Frédéric Jaccaud.

Si l’immersion à la seule force de l’imagination a connu son âge d’or – et refait une apparition timide aujourd’hui –, la fin du XIXe annonce surtout l’avènement de l’informatique. Les premières bandes d’arcade, les premières consoles rappliquent, reconfigurant nos attentes en termes de divertissement. «Les jeux de plateau doivent alors se remettre en question et investir dans la technologie, s’hybrider pour renforcer l’effet de réel éprouvé par les joueurs», note Frédéric Jaccaud. On découvre par exemple des extensions audio ou VHS et, plus étonnant, que la célébrissime franchise Pac-Man s’est aussi déclinée en jeu de plateau, avec des boules en plastique à phagocyter à la main. On imagine un succès plutôt modeste.

Légendes helvètes à la sauce japonaise

Mais une exposition sur le jeu à la Maison d’Ailleurs, qui organise chaque année le festival Numerik Games dédié à l’art numérique à Yverdon, ne serait pas complète sans une plongée dans l’univers fourmillant des jeux vidéo. Et là, l’objectif était clair: donner une visibilité aux créateurs de nos régions. Des jeux «made in Switzerland» qui permettent de «nous réapproprier nos espaces de vie, notre imaginaire, nous faire réfléchir aux problématiques suisses», explique David Javet, cofondateur du GameLab de l’Unil qui a participé à la mise en place de l’étage.

D’autant que certaines de ces productions rencontrent un succès international, dont les médias suisses se font rarement l’écho. C’est le cas de Far: Lone Sails, imaginée par des Zurichois, sorte d’épopée post-apocalyptique dans un monde où les lacs ont disparu. Les visiteurs sont invités à s’y plonger tout comme dans quatre autres univers. Dans (Re)format Z, on incarne une hackeuse dans une ville futuriste, à manier sur tablette XXL tandis qu’avec Helvetii, création du jeune Lausannois Kevin Peclet en cours de développement, l’arcade à la japonaise rencontre les mythologies gauloises et helvètes pour des combats fulgurants et jouissifs.

Les jeux vidéo défoulent, stimulent et questionnent, jusqu’à leur propre univers. Les Veveysans de Digital Kingdom ont conçu spécialement pour l’exposition l’interface Hodasandbox, sorte de désert où l’on propulse à l’envi cubes, champignons et autres éléments tirés de la franchise Supermario. Ceux-ci interagissent ou finissent engloutis dans le sable. Un jeu cryptique et intriguant qui dialogue avec les œuvres du Tchèque Filip Hodas, dont les Gameboys, Tetris et Pac-Man monumentaux gisent dans un monde dépeuplé en déliquescence. Ces icônes de la culture vidéo ont-elles précipité la fin de l’humanité, où en sont-elles les majestueux vestiges?

Et pour ceux qui voudraient flirter avec l’apocalypse «pour de vrai», la Maison d’Ailleurs présente sa première escape room sous forme d’un bunker dans les années 2050 où la guerre des matières premières fait rage. Pour éviter l’explosion d’une arme chimique, les joueurs doivent en sortir en une heure, pas une minute de plus. «Avec cet escape game, nous espérons attirer des personnes généralement absentes des musées», précise Frédéric Jaccaud. La partie s’annonce bruyante et délicieusement endiablée.


L’expo dont vous êtes le héros, jusqu’au 27 octobre 2019, Maison d’Ailleurs, Yverdon-les-Bains, www.ailleurs.ch

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