Philosophie

Devenir humain, une utopie contemporaine

Le philosophe français Francis Wolff livre un essai tranchant sur dieu, la bête et l’homme

Aristote disait qu’un individu solitaire pouvait être soit un dieu, soit une bête, mais certainement pas un homme, tant notre condition est liée à la relation avec nos congénères. Cette pensée pourrait bien être le fil conducteur de l’essai tranchant du philosophe Francis Wolff, Trois utopies contemporaines. Car des trois utopies qu’il discute, l’une veut faire de nous un dieu, l’autre une bête, seule la troisième s’adressant authentiquement à l’humanité de l’homme.

Pour qu’il n’y ait plus d’étrangers, les limites de la Cité doivent être celles de l’humanité

La première de ces utopies est celle qui a l’économie en poupe, puissamment soutenue qu’elle est par la puissance de feu des GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple, sans compter toutes les autres): c’est l’utopie posthumaniste, qui veut nous faire sortir de notre humaine condition en nous hybridant aux machines puis nous remplaçant par elles. Une sortie de l’humain par le haut, côté dieu. La deuxième est l’utopie animaliste ou antispéciste, qui veut abolir la différence entre hommes et animaux jusqu’à interdire toute utilisation de leurs sous-produits, au prétexte que l’homme est un animal comme les autres. Une sortie de l’humain par le bas, côté bêtes.

C’est la troisième utopie, l’utopie cosmopolitique, qui trouve grâce aux yeux de l’auteur, elle qui veut abolir toutes les frontières entre les humains pour que s’accomplisse l’unité de la communauté morale et de la communauté politique: «Pour qu’il n’y ait plus d’étrangers, les limites de la Cité doivent être celles de l’humanité.» La communauté morale est ici non celle de tous les êtres sensibles (animaux), mais celle de tous les humains.

Idéaux humanistes

De ces trois utopies – telle est la thèse de Francis Wolff – seule la troisième s’en tient véritablement aux idéaux humanistes, de sorte que «le citoyen du monde est simplement aujourd’hui un homme des Lumières». Car sous couvert de poursuivre le rêve ancestral de progrès, «les posthumanistes ne rêvent pas d’un salut commun, mais du salut de chacun pour soi. Ils ne s’inquiètent ni de la communauté politique, ni de la communauté morale des humains, ni de quelque communauté qui soit, fût-elle animale. Cette utopie ne s’intéresse qu’à la puissance des puissants et rêve d’augmenter à l’infini leur puissance».

Quant au rêve de la libération des animaux, s’il s’alimente à des émotions légitimes, il ne peut pas fonder l’idée d’une communauté morale, et encore moins politique, avec eux. C’est le chapitre le plus argumenté du livre, le plus intéressant aussi (car politiquement le plus incorrect), qui montre que si nous devons traiter éthiquement les animaux (comme le voulait déjà Kant), nous ne pouvons avoir à leur égard des devoirs absolus, sous peine de non-sens ou de contradiction. Seule l’utopie cosmopolitique reste donc dans le cadre de l’humanisme, elle qui vise la justice entre les hommes telle qu’on peut l’établir d’un point de vue impartial s’adressant à l’ensemble de la communauté humaine.

Origine commune

De manière intéressante, Wolff montre que les trois utopies s’abreuvent à la même source de l’individualisme libéral: la posthumaniste parce qu’elle valorise la liberté individuelle de s’améliorer, l’animaliste parce qu’elle veut accorder des droits aux animaux, la cosmopolitique parce qu’elle dépasse les allégeances locales au profit d’une protection universelle des individus.

Mais Wolff montre aussi que ces trois utopies déclinent cette origine commune de manière très différente, et sa lecture est ici très suggestive: la première se centre sur le Je conquérant, la deuxième sur le Tu de la compassion, seule la troisième accédant au Il de la justice, permettant de former un Nous à la hauteur de l’humain: «Nous autres humains ne sommes ni des dieux ni des bêtes, mais des animaux parlants vivant dans les Cités – pour le meilleur et pour le pire.» Ces différences pronominales font toute la différence.



Francis Wolff, «Trois utopies contemporaines», Paris, Fayard, 180 p.

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