Comment devenir Liz Taylor? Sinonpar le pouvoir et la sensualité d’une écriture

Jean-Paul Manganaro déclinepar la plume son amour de la staraux yeux miraculeux. De sensations adolescentes, de souvenirs, de songes, il tire «Liz T.», une autobiographiede fiction qui se coule dans son sujet

Genre: Roman
Qui ? Jean-Paul Manganaro
Titre: Liz T. Autobiographie
Chez qui ? P.O.L, 198 p.

C’est un livre qui commence par une série de questions: «A-t-elle dit cela? A-t-elle pu dire cela? A-t-elle vraiment pu dire cela? Peut-être pas, peut-être l’a-t-elle simplement pensé, pensé distraitement […].» Avec prudence, doucement, celui qui tient la plume, Jean-Paul Manganaro en l’occurrence, y répond, en se glissant dans la psyché d’une femme; une femme qui l’a fasciné dès l’enfance, lorsque sa mère, qui s’ennuyait en Sicile – il l’a raconté sur les ondes de France Culture –, emmenait ses enfants au cinéma.

Très vite, une actrice en particulier le saisit: Elizabeth Taylor, qu’il distingue entre toutes. Au sortir de l’adolescence, Jean-Paul Manganaro, qui deviendra traducteur de l’italien, professeur de littérature, essayiste et romancier aussi, se dit qu’un jour il lui faudra écrire sur Liz Taylor et sur Fellini. Il y eut Federico Fellini Romance en 2009 (P.O.L), voici maintenant Liz T. Autobiographie.

Liz T., bien sûr, c’est l’héroïne, celle qui se niche au creux et au cœur du livre. Mais le mot qui compte pour comprendre la démarche littéraire de Jean-Paul Manganaro, c’est celui d’«autobiographie». Tout ou presque est inventé ou réinventé au fil de l’écriture et pourtant, l’écrivain colle au genre au plus près. C’est sur la peau de Liz. T qu’il navigue, dans sa tête, dans ses sensations. Il ne s’éloigne pas d’elle de plus de quelques mètres, la suit comme un fantôme, comme une ombre s’efforçant de se faire complètement oublier pour lui laisser toute sa place, se coulant sur elle comme ces combinaisons de satin souple ou de soie qu’elle porte dans La Chatte sur un toit brûlant.

Aussi ce roman – le mot «roman» figure bel et bien sur la couverture du livre – est-il, en sus d’un portrait rêvé de la star aux yeux violets, une exploration du savoir de soi, de la pensée de soi, de la perception que l’on peut avoir de soi-même, tout au long de sa vie, de l’enfance à l’âge adulte jusqu’au tranquille et scandaleux naufrage de la vieillesse… Pas de dates, peu d’éléments purement biographiques, historiques, qu’un œil extérieur s’efforcerait de donner pour mieux cerner son sujet, tout est dans l’«auto», de soi à soi, dans les rêves, les fantasmes, les peurs, la volonté, les croyances, les désirs, les élans, les pensées vagabondes…

Histoire d’un corps

La plume de Jean-Paul Manganaro saisit aussi, ici, l’occasion d’explorer le féminin; de se couler dans ce qu’il suppose, imagine, fantasme que le féminin représente pour lui-même. Aussi le texte est-il plein de chaleur, de désirs, de rêveries sur ce corps, splendide, qui serait le sien. Non plus possédé, mais pleinement à soi.

L’écriture, répétitive, lancinante, avance en spirale, les images s’enchaînent, reviennent, se développent autour d’un thème, comme si un sillage de mots habillait et déshabillait sans cesse la star. Des images s’imposent, se posent. Les yeux miraculeux, les cheveux brossés sans relâche par une mère amoureuse de sa fille: Le devenir américain de l’enfant née en Angleterre, les miroirs, la caméra, tel ou tel film soudain mis en lumière, comme un bout de pellicule dans l’obscurité d’une salle noire, les amours, les divorces, le veuvage, Cléopâtre, Richard Burton, le sexe, le trouble, l’alcool, les enfants, les diamants jouissifs. Ces motifs entraînent, l’un après l’autre, Jean-Paul Manganaro, qui tourbillonne autour de l’icône. Il l’effleure sans cesse, tente de la percer, l’évoque, suscite son parfum, met en lumière ses côtés pervers aussi, ses caprices, sa rigidité bourgeoise, ce «comme il faut», transmis par la mère, cette image lisse, qu’elle s’efforce de conserver en toutes circonstances. Une science aussi, celle d’être regardée: «Les paupières, tantôt lourdes, tantôt légères, qu’elle a depuis longtemps appris à mouvoir et entrouvrir suivant le rite d’une lenteur venue d’un savoir longuement élaboré […], au fond des prunelles apparaissait le Nil, jaune doré topaze sur fond bleuté et pâle, ton sur ton suivant l’accord des robes…»

Un pari

On l’aura compris, Liz T. est une déclaration d’amour fou, sensuelle, charnelle, tendre aussi, à l’idole d’une adolescence qu’elle veut attraper tout entière mais de l’intérieur. Mais ce n’est pas que ça, puisqu’on lit aussi dans ce roman un amour de la vie, de son mystère et du féminin dans tous ses états. C’est culotté de s’emparer ainsi d’une vie réelle, en en effaçant ses contours les plus connus, pour se placer tout contre une peau, dans un parfum, dans une palpitation. C’est culotté, mais beau, et troublant, aussi.

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