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Que sont devenus les péchés capitaux?

Dans un essai éclairant, le philosophe Christian Godin décode notre époque à travers la manière dont celle-ci appréhende ce qui était jadis péché. Et montre comment le libéralisme capitaliste réhabilite l’avarice, l’envie ou l’orgueil parce qu’il en a besoin pour se développer

Qui saurait encore réciter la liste des sept péchés capitaux? Enoncée à la fin du VIe siècle par Grégoire le Grand (le même pape auquel on doit le chant grégorien!), définitivement stabilisée au XIIIe (le siècle de Thomas d’Aquin), elle a été sujette à d’innombrables discussions et interprétations théologiques, prolongées dans une riche tradition iconographique. La peinture regorge en effet de représentations dont la symbolique risque d’ailleurs aujourd’hui de nous échapper: «Si les envieux ont un clou enfoncé dans l’œil, c’est parce que l’invidia, l’envie en latin, signifie littéralement le fait de jeter son regard: les envieux sont punis par où ils ont péché.»

La liste, la voici: l’avarice, la paresse, la gourmandise, la colère, la luxure, l’envie, l’orgueil. Une liste qui pourrait faire sourire si l’on n’en comprend pas le principe: car pourquoi le meurtre, le viol ou le parjure n’y figurent-ils pas? C’est que «capital», dans l’expression «péchés capitaux», ne signifie pas le plus grand mal, mais plutôt ce qui est au principe de tous les maux. Ce sont des vices qui, si on les a, engendrent une suite infinie de péchés. Ainsi, par exemple, «comme péché capital, la luxure engendre un nombre indéfini d’autres péchés: le mensonge, la ruse, le vol, jusqu’au meurtre». Kant s’en souviendra, lui qui dans son Essai sur le mal radical parlera non des plus mauvaises actions, mais de la racine («radical») même du mal, à savoir la perversion de la volonté. C’est exactement ce dont il est question dans les péchés capitaux.

Mais que sont donc devenus les péchés capitaux? Telle est la question que pose Christian Godin, philosophe-essayiste et, disons-le, vulgarisateur de génie (il est notamment l’auteur d’un remarquable La philosophie pour les nuls, que peu de philosophes professionnels auraient été capables de rédiger). Dans ce dernier essai intitulé, précisément, Ce que sont devenus les péchés capitaux, Christian Godin établit un diagnostic de notre époque à travers la manière dont celle-ci appréhende désormais ce qui jadis était péché. C’est passionnant, intelligent, éclairant.

L’avarice et l’envie, valeurs favorables à la machine économique

Globalement, Christian Godin voit une double évolution dans la réinterprétation moderne des péchés. Premièrement, il diagnostique un mouvement général de réhabilitation, dans la mesure où ils vont bien avec le libéralisme capitaliste de notre époque. Ainsi, par exemple, l’avidité et la cupidité, qui sont des dimensions de l’avarice, «sont cultivées comme jamais car elles constituent des dynamiques psychiques éminemment favorables à l’entretien de la machinerie techno-économique actuelle». De même, «l’envie a été requalifiée par l’éthique du capitalisme qui en a un besoin vital pour se développer. Sous la forme de l’émulation, de la rivalité et de la concurrence […] l’envie passe pour une vertu.»

Dans la même veine mais de manière plus subtile, Christian Godin montre que, sous un certain rapport, la libération sexuelle est une fiction, puisque en réalité elle est instrumentalisée par le système: «Pour la bio-techno-économie qui désormais gouverne le monde, il est indispensable que la sexualité soit émancipée et innocentée», car la consommation est éminemment liée au sexe – une dimension qui échappe au demeurant complètement aux statistiques économiques.

Pour la publicité, la gourmandise n’est plus un péché

Deuxième évolution dans la réinterprétation contemporaine des péchés: leur médicalisation. La paresse est devenue dépression. La gourmandise, sévèrement condamnée au Moyen Age parce qu’elle contrevenait à la charité et qu’elle témoignait de la priorité accordée au corps sur l’esprit, est disculpée par l’économie de la consommation sous la figure du gourmet («C’est tellement bon que c’est un péché!» disait une publicité). Mais simultanément, les troubles de l’alimentation ont été médicalisés (boulimie), ce qui permet en retour de valoriser la bonne gourmandise dont le marché a besoin.

Le chapitre conclusif sur l’orgueil, que la morale chrétienne opposait à l’humilité, est l’occasion d’une clairvoyante réflexion sur le triomphe de la volonté comme trait majeur de notre époque, comme on le voit dans l’apologie sociale de l’ambition, ou dans les délires prométhéens d’immortalité. Le livre fourmille ainsi d’observations dessillantes et pénétrantes, rendues possibles par ce geste critique fondamental qui consiste à prendre du recul sur une époque – la nôtre – en s’appuyant sur son propre passé.


Christian Godin, «Ce que sont devenus les péchés capitaux», Cerf, 216 p.

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